Littérature · Œuvres
Voyage au bout de la nuit
Voyage au bout de la nuit est le premier roman de Céline (1932). Bardamu raconte sa traversée d’un monde cruel, de la Grande Guerre aux banlieues pauvres, dans une langue orale inédite.
Mis à jour le 4 min de lecture
Voyage au bout de la nuit est le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline (1894-1961), médecin de banlieue. Publié chez Denoël et Steele en octobre 1932, il fait l’effet d’une déflagration. Favori du prix Goncourt, il lui échappe au profit des Loups de Guy Mazeline et reçoit le prix Renaudot. Par sa langue et sa noirceur, il est considéré comme l’un des romans les plus importants du XXe siècle, même si son auteur s’est ensuite déshonoré par ses pamphlets antisémites.
Résumé
La guerre
Le roman s’ouvre sur une phrase restée célèbre : « Ça a débuté comme ça. » Étudiant en médecine, Bardamu s’engage sur un coup de tête en août 1914, en voyant passer un régiment place Clichy. Au front, il découvre l’horreur et l’absurdité de la guerre : un colonel indifférent aux balles est tué devant lui, la boucherie est générale. Il rencontre Léon Robinson, soldat qui cherche, comme lui, à déserter. Blessé, Bardamu est rapatrié à Paris. Il fréquente Lola, une Américaine, puis Musyne, une violoniste, et sombre dans la folie de la peur ; il est soigné dans des hôpitaux militaires (voir la Première Guerre mondiale).
L’Afrique
Réformé, il part pour l’Afrique coloniale. Sur le bateau, il échappe de peu au lynchage par les passagers. Employé d’une compagnie commerciale, il est envoyé dans un comptoir perdu en pleine forêt, où il retrouve Robinson, qui s’enfuit en lui laissant la place. Malade, délirant, il est vendu par un curé comme galérien sur une galère en partance pour l’Amérique. Céline peint la colonisation comme une exploitation sordide (voir la colonisation).
L’Amérique
À New York, Bardamu découvre la ville verticale et la solitude dans la foule. À Detroit, il travaille dans les usines Ford, à la chaîne, et décrit le travail mécanisé comme un abrutissement. Il est aimé de Molly, une prostituée généreuse, mais la quitte, poussé par son besoin de fuite.
La banlieue
Rentré en France, il achève ses études de médecine et s’installe à La Garenne-Rancy, banlieue misérable. Il soigne des pauvres qui ne le paient pas et observe la misère, la maladie, la méchanceté. Robinson réapparaît : il accepte de tuer une vieille femme, la mère Henrouille, pour de l’argent, mais le piège lui explose au visage et le rend presque aveugle. Il est envoyé à Toulouse, où la vieille, qui fait visiter un caveau de momies, finit par mourir dans un escalier.
La fin
Bardamu devient médecin dans l’asile du docteur Baryton, à Vigny-sur-Seine. Robinson, fiancé à Madelon, veut rompre ; au cours d’une dispute en taxi, Madelon le tue de plusieurs balles. Bardamu reste seul au bord de la Seine, au petit matin, et le roman s’achève sur le désir qu’on n’en parle plus.
Les personnages
| Personnage | Rôle |
|---|---|
| Ferdinand Bardamu | Narrateur, antihéros lâche et lucide, médecin des pauvres |
| Léon Robinson | Double sombre de Bardamu, qui le précède dans la fuite et la chute |
| Lola | Américaine rencontrée pendant la guerre |
| Molly | Prostituée de Detroit, seule figure de bonté |
| Madelon | Fiancée de Robinson, qui finit par le tuer |
| Baryton | Directeur d’asile, qui finit par tout quitter |
Les thèmes
La guerre
Le roman est l’un des plus violents réquisitoires contre la guerre. Bardamu revendique sa lâcheté : face à la boucherie, la peur est la seule réaction sensée. Le patriotisme est présenté comme une folie collective.
La misère et l’exploitation
Colonies, usines, banlieues : partout les pauvres sont exploités et méprisés. Le roman dénonce la colonisation, le taylorisme et l’indifférence sociale.
La mort et la « nuit »
Le titre désigne la nuit de la condition humaine : la mort, la maladie, la méchanceté, l’absence de sens. Le voyage n’est pas une découverte mais une plongée toujours plus profonde dans l’obscurité.
Le double
Robinson est une sorte d’ombre de Bardamu : il fait ce que le narrateur n’ose pas faire, va jusqu’au bout de la fuite et de la déchéance.
Le style
Céline introduit dans le récit littéraire la langue parlée : argot, syntaxe orale, exclamations, rythmes populaires, mots crus. Mais cette oralité est très travaillée : le romancier parlait de transposer l’émotion du langage parlé dans l’écrit. Le roman alterne visions hallucinées, humour noir et aphorismes amers. Cette révolution de l’écriture a influencé de nombreux écrivains après lui.
Une œuvre et un auteur controversés
À partir de 1937, Céline publie des pamphlets violemment antisémites (Bagatelles pour un massacre, 1937). Il se compromet sous l’Occupation, s’enfuit à Sigmaringen puis au Danemark en 1944-1945, est condamné par contumace en 1950, puis amnistié en 1951 (voir le régime de Vichy). Ces positions, absentes du Voyage, ont fait de lui un écrivain que l’on lit en séparant difficilement l’œuvre et l’homme.
Questions fréquentes
Quelle est la première phrase de Voyage au bout de la nuit ?
« Ça a débuté comme ça. » Cette entrée orale et familière annonce d’emblée la révolution stylistique du roman.
Qui est Robinson dans Voyage au bout de la nuit ?
Un compagnon que Bardamu croise à chaque étape (la guerre, l’Afrique, l’Amérique, la banlieue), sorte de double qui va plus loin que lui dans la chute. Il est tué par Madelon.
Voyage au bout de la nuit a-t-il eu le Goncourt ?
Non. Donné favori, il a été battu par Les Loups de Guy Mazeline. Il a reçu le prix Renaudot 1932.
Le roman est-il autobiographique ?
En partie : Céline a été blessé en 1914, a séjourné au Cameroun, visité les usines Ford de Detroit et exercé comme médecin en banlieue. Mais Bardamu est un personnage de fiction.