Philosophie · Théorie de la connaissance
Scepticisme
Le scepticisme est la position philosophique qui doute qu’on puisse atteindre une connaissance certaine et recommande de suspendre son jugement.
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Le scepticisme vient du grec skeptesthai, « examiner, observer ». Le sceptique est d’abord celui qui examine et continue de chercher, sans prétendre avoir trouvé. En philosophie, le scepticisme est la doctrine selon laquelle l’esprit humain ne peut atteindre aucune vérité certaine, ou du moins qu’il n’a pas de critère sûr pour la reconnaître. Il conduit à la suspension du jugement (épochè). C’est l’adversaire permanent de la théorie de la connaissance : toute tentative de fonder le savoir doit répondre à ses arguments.
Le scepticisme antique
Pyrrhon d’Élis (vers 365 - vers 275 av. J.-C.)
Pyrrhon, qui n’a rien écrit, est connu par son disciple Timon de Phlionte. Les choses sont, selon lui, indifférentes, instables et indécidables ; ni nos sensations ni nos opinions ne disent vrai ou faux. Il faut donc rester sans opinion, ce qui procure l'ataraxie, l’absence de trouble. Le scepticisme antique est d’abord une sagesse pratique : renoncer à trancher libère de l’inquiétude.
La Nouvelle Académie
Au IIIe siècle av. J.-C., l’Académie fondée par Platon devient sceptique avec Arcésilas puis Carnéade. Contre les stoïciens, ils soutiennent qu’aucune représentation ne porte la marque infaillible de sa vérité. Carnéade admet toutefois le probable comme guide de l’action.
Sextus Empiricus (IIe-IIIe siècle)
Médecin et philosophe, Sextus Empiricus expose le pyrrhonisme dans les Esquisses pyrrhoniennes. Le sceptique oppose à chaque argument un argument de force égale (isosthénie), ce qui conduit à la suspension du jugement, puis à la tranquillité. Il recense les modes (tropes) du doute.
Les arguments sceptiques classiques
Les cinq modes d’Agrippa
| Mode | Contenu |
|---|---|
| Désaccord | Sur toute question, les hommes et les philosophes divergent |
| Régression à l’infini | Toute justification exige une justification, et ainsi de suite |
| Relativité | Les choses apparaissent différemment selon l’observateur et les circonstances |
| Hypothèse | Arrêter la régression sur un principe non prouvé est arbitraire |
| Cercle (diallèle) | Justifier A par B et B par A ne prouve rien |
Ces modes forment le trilemme d’Agrippa (régression, arbitraire, cercle), qui reste un problème central de la justification.
Les dix modes d’Énésidème
Ils insistent sur la relativité des perceptions : différences entre animaux et hommes, entre individus, entre organes des sens, selon les états (veille, sommeil, maladie, âge), les positions, les mélanges, les quantités, les coutumes. Le même vent paraît froid à l’un et doux à l’autre.
Les arguments modernes
- Le rêve : rien ne permet de distinguer avec certitude la veille du rêve (Descartes, première Méditation).
- Le malin génie : un être puissant et trompeur pourrait me faire croire à un monde qui n’existe pas.
- Le cerveau dans une cuve (Hilary Putnam, 1981) : version contemporaine du malin génie.
- Le problème de l’induction (Hume) : rien ne garantit que l’avenir ressemblera au passé.
Le scepticisme moderne
Montaigne (1533-1592)
Dans l'« Apologie de Raymond Sebond » (Essais, II, 12), Montaigne reprend les arguments pyrrhoniens pour humilier la présomption humaine. Sa devise « Que sais-je ? », gravée avec l’image d’une balance, résume une attitude de doute serein, qui n’interdit ni de vivre ni de suivre les coutumes.
Descartes : le doute comme méthode
Descartes utilise les arguments sceptiques pour les retourner : le doute méthodique est hyperbolique et volontaire, mais il vise une certitude, le cogito. Il distingue ainsi son doute de celui des sceptiques, « qui ne doutent que pour douter » (Discours de la méthode, III).
Hume : un scepticisme mitigé
Hume juge le pyrrhonisme radical intenable : la nature nous force à croire, manger, jouer au trictrac. Il défend un scepticisme mitigé : modestie intellectuelle, limitation de l’enquête aux objets à notre portée, méfiance envers la métaphysique.
Les réponses au scepticisme
| Réponse | Auteur | Argument |
|---|---|---|
| Autoréfutation | Tradition depuis Aristote | Dire « rien n’est certain » est une affirmation certaine |
| Le cogito | Descartes | Douter, c’est penser ; je ne peux douter que je pense |
| Le criticisme | Kant | Nous connaissons les phénomènes avec certitude, non les choses en soi |
| Le sens commun | Thomas Reid, G. E. Moore | « Voici une main » est plus certain que tout argument sceptique |
| Le contextualisme | David Lewis, Keith DeRose | Les exigences du mot « savoir » varient selon le contexte |
| L’impossibilité pratique | Hume, Pascal | « La nature confond les pyrrhoniens » (Pascal, Pensées) |
Les sceptiques antiques répondaient à l’objection d’autoréfutation que leur doute s’applique aussi à lui-même, comme une purge qui s’évacue avec ce qu’elle a chassé (image de Sextus Empiricus).
Scepticisme, relativisme et doute ordinaire
- Le scepticisme suspend le jugement ; le relativisme affirme que la vérité dépend du point de vue.
- Le scepticisme philosophique n’est pas le simple esprit critique, qui doute de certaines affirmations pour mieux établir les autres. Il n’est pas non plus le « climatoscepticisme » ou le complotisme, qui sont souvent des certitudes contraires déguisées en doute.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre scepticisme et doute cartésien ?
Le sceptique doute pour suspendre son jugement et trouver la tranquillité. Descartes doute méthodiquement pour atteindre une certitude indubitable sur laquelle reconstruire le savoir.
Que signifie « Que sais-je ? » ?
C’est la devise de Montaigne, qui exprime l’humilité du sceptique : il ne s’agit pas d’affirmer qu’on ne sait rien, mais de s’interroger sur ce qu’on sait vraiment.
Le scepticisme est-il réfutable ?
On peut montrer qu’il est intenable en pratique ou qu’il se contredit s’il se présente comme une thèse. Mais réfuter définitivement ses arguments (rêve, régression) reste un problème ouvert.
Quel est le contraire du scepticisme ?
Le dogmatisme, qui affirme posséder des vérités certaines. Kant propose une troisième voie, le criticisme.