Philosophie · Théorie de la connaissance
Falsifiabilité selon Popper
Selon Karl Popper, une théorie est scientifique si elle est falsifiable, c’est-à-dire si l’on peut concevoir une observation qui la réfuterait. Ce critère distingue la science de la pseudo-science.
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La falsifiabilité (on dit aussi réfutabilité) est le critère proposé par le philosophe autrichien puis britannique Karl Popper (1902-1994) pour distinguer les théories scientifiques des autres. Exposée dans Logik der Forschung (1934, traduit en français sous le titre La Logique de la découverte scientifique en 1973) puis dans Conjectures et réfutations (1963), elle renverse une idée reçue : ce qui fait la valeur d’une théorie scientifique n’est pas d’être confirmée par de nombreux faits, mais de pouvoir être démentie par certains faits — et de résister aux tentatives de réfutation.
Pourquoi un tel critère ? Le problème de l’induction
Aucune accumulation d’observations ne prouve une loi universelle : avoir vu des milliers de cygnes blancs ne prouve pas que tous les cygnes sont blancs, et la découverte de cygnes noirs en Australie l’a montré. Hume avait posé ce problème de l’induction au XVIIIe siècle (voir induction et déduction).
Popper remarque une asymétrie logique : des milliers de confirmations ne vérifient pas « tous les cygnes sont blancs », mais un seul cygne noir suffit à la réfuter. La réfutation est logiquement valide (modus tollens : si T, alors O ; or non-O ; donc non-T). La science ne procède donc pas par induction, mais par conjectures et réfutations : on propose des hypothèses audacieuses, on en déduit des conséquences testables, on cherche à les réfuter.
Le problème de la démarcation
Le Cercle de Vienne cherchait un critère de sens (vérifiabilité) pour éliminer la métaphysique (voir positivisme). Popper cherche un critère de démarcation entre science et non-science, sans déclarer insensé ce qui n’est pas scientifique : une thèse métaphysique peut avoir un sens et même inspirer la science.
Exemples
| Énoncé ou théorie | Falsifiable ? | Pourquoi |
|---|---|---|
| « Tous les métaux se dilatent quand on les chauffe » | Oui | Un métal qui ne se dilate pas la réfuterait |
| Relativité générale (Einstein, 1915) | Oui | Elle prédisait une déviation précise de la lumière par le Soleil, testée lors de l’éclipse de 1919 |
| « Il pleuvra ou il ne pleuvra pas demain » | Non | Tautologie : aucune observation ne peut la contredire |
| Horoscope vague (« vous vivrez des changements ») | Non | Compatible avec tout ce qui arrive |
| « Dieu existe » | Non | Énoncé métaphysique, hors du champ de l’expérience |
L’exemple d’Einstein
Popper raconte avoir été frappé, jeune, par le contraste entre la théorie d’Einstein, qui prenait le risque d’une prédiction précise pouvant échouer (la déviation des rayons lumineux observée par l’expédition d’Eddington en 1919), et les théories de Freud, d’Adler et du marxisme, qui semblaient capables d’expliquer n’importe quel comportement ou événement. Une théorie qui explique tout n’explique rien : son irréfutabilité n’est pas une force mais une faiblesse.
Corroboration et vérité
Une théorie qui a résisté à des tests sévères est dite corroborée. Elle n’est pas pour autant prouvée vraie : elle reste une conjecture, provisoirement acceptée. Pour Popper, la science progresse en se rapprochant de la vérité (vérisimilitude) par élimination des erreurs. Une théorie est d’autant plus intéressante qu’elle est plus audacieuse, qu’elle interdit plus de choses et prend plus de risques.
Les critiques de la falsifiabilité
- Duhem-Quine : une expérience ne teste jamais une hypothèse isolée, mais un ensemble (théorie, hypothèses auxiliaires, instruments). Face à un résultat contraire, on peut toujours modifier une hypothèse auxiliaire. Exemple : les anomalies de l’orbite d’Uranus ont conduit non à rejeter la mécanique de Newton, mais à prédire une nouvelle planète, Neptune, découverte en 1846.
- Kuhn : dans l’histoire réelle des sciences, les savants ne rejettent pas une théorie à la première anomalie ; ils travaillent à l’intérieur d’un paradigme.
- Lakatos : on évalue des programmes de recherche entiers, avec un noyau dur protégé et une ceinture d’hypothèses modifiables ; un programme est « progressif » s’il prédit des faits nouveaux.
- Les énoncés existentiels : « il existe des trous noirs » n’est pas falsifiable (on ne peut explorer tout l’univers) mais il est vérifiable. Le critère ne s’applique donc pas de la même manière à tous les énoncés scientifiques.
- Les sciences historiques (évolution, géologie, cosmologie) testent leurs théories différemment des sciences expérimentales.
Popper connaissait plusieurs de ces objections et précisait que la falsification n’est jamais concluante en pratique ; c’est une attitude critique et une règle méthodologique autant qu’un critère logique.
Usages actuels
Le critère de falsifiabilité est couramment utilisé pour critiquer les pseudo-sciences et les théories du complot, qui interprètent toute preuve contraire comme une confirmation supplémentaire. Il a même été invoqué par un tribunal américain en 1982 (affaire McLean v. Arkansas) pour juger que le créationnisme n’était pas une science. Voir science et croyance et la science.
Questions fréquentes
Que veut dire « falsifiable » ?
Qu’un énoncé peut, en principe, être démenti par une observation. Cela ne veut pas dire qu’il est faux, mais qu’il prend le risque de l’être.
Une théorie falsifiable est-elle vraie ?
Non. La falsifiabilité est un critère de scientificité, non de vérité. Une théorie peut être falsifiable et fausse (elle a été réfutée) ou falsifiable et non encore réfutée (elle est corroborée).
Pourquoi la psychanalyse n’est-elle pas falsifiable selon Popper ?
Parce que, selon lui, elle peut interpréter tout comportement, y compris des comportements opposés, comme une confirmation. Cette lecture est contestée par certains psychanalystes et philosophes.
Quelle différence entre vérifiabilité et falsifiabilité ?
La vérifiabilité (Cercle de Vienne) exige qu’on puisse prouver un énoncé par l’expérience. La falsifiabilité (Popper) exige seulement qu’on puisse concevoir une expérience qui le réfuterait.