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Philosophie · Théorie de la connaissance

Connaissance de la vie

La connaissance de la vie est le problème philosophique de savoir comment le vivant peut être objet de science : doit-on l’expliquer comme une machine ou reconnaître sa spécificité ?

Mis à jour le 5 min de lecture

Connaître la vie pose un problème particulier à la théorie de la connaissance. Le vivant naît, se nourrit, se répare, se reproduit, meurt ; il semble agir en vue de fins (l’œil est fait pour voir) ; il distingue ce qui lui est bon de ce qui lui nuit. Peut-on l’expliquer avec les mêmes méthodes que la chute des corps ? Et le savant, qui est lui-même un vivant, peut-il connaître la vie de l’extérieur ? Ces questions traversent l’histoire de la philosophie, d’Aristote à Georges Canguilhem, dont l’ouvrage La Connaissance de la vie (1952) a donné son nom à l’expression. Cette fiche présente la notion ; l’œuvre elle-même est analysée dans la fiche Canguilhem, La Connaissance de la vie.

Qu’est-ce que la vie ?

Il n’existe pas de définition unique et consensuelle. Les critères habituellement retenus sont :

CritèreExplication
OrganisationLe vivant est formé de cellules et de parties interdépendantes
MétabolismeIl échange de la matière et de l’énergie avec son milieu
AutoconservationIl maintient sa forme et ses équilibres internes (homéostasie)
ReproductionIl produit des êtres semblables, grâce à une information héréditaire (ADN)
ÉvolutionLes populations se transforment au fil des générations (évolution des espèces)

Le physiologiste Xavier Bichat a proposé en 1800 une définition restée célèbre : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (Recherches physiologiques sur la vie et la mort). Les virus, qui ne se reproduisent qu’à l’intérieur d’une cellule, montrent que la frontière entre vivant et non-vivant reste discutée.

Les grandes conceptions philosophiques du vivant

Aristote : l’âme comme forme du corps vivant

Pour Aristote (De l’âme), l’âme (psyché) n’est pas une substance séparée, mais le principe de vie d’un corps organisé. Il distingue trois fonctions : nutritive (plantes), sensitive (animaux), intellective (homme). La nature ne fait rien en vain : chaque organe s’explique par sa fin (cause finale).

Descartes : le mécanisme et l’animal-machine

Descartes rompt avec la finalité : le corps vivant est une machine, comparable aux automates et aux horloges, qui s’explique par la figure et le mouvement de ses parties (Traité de l’homme, Discours de la méthode, V). Seule l’âme humaine pensante échappe au mécanisme. Le mécanisme a permis d’immenses progrès (circulation du sang décrite par William Harvey en 1628, physiologie).

Le vitalisme

Contre le mécanisme, le vitalisme (école de Montpellier au XVIIIe siècle, Paul-Joseph Barthez) soutient que la vie repose sur un principe propre, irréductible aux lois physico-chimiques. Le vitalisme a été abandonné comme théorie scientifique, mais Canguilhem y voit l’expression d’une exigence légitime : reconnaître l’originalité du vivant.

Kant : la finalité comme principe de jugement

Dans la Critique de la faculté de juger (1790), Kant définit l’être organisé comme celui dans lequel « tout est fin et réciproquement moyen ». Il ajoute qu’il n’y aura jamais de « Newton du brin d’herbe » capable d’expliquer la production d’une plante par de simples lois mécaniques. La finalité n’est pas une propriété connue de la nature, mais un principe régulateur indispensable pour étudier le vivant.

Claude Bernard : la méthode expérimentale en biologie

Claude Bernard (Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865) montre que le vivant obéit à un déterminisme rigoureux et peut être expérimenté, à condition de tenir compte du milieu intérieur, dont la constance est la condition de la vie libre. Il refuse à la fois le vitalisme et le mécanisme naïf.

Darwin : expliquer la finalité sans dessein

Avec L’Origine des espèces (1859), Darwin explique l’adaptation des organes par la sélection naturelle, sans recours à un créateur ni à une fin voulue. L’apparente finalité devient le résultat d’un processus historique.

Les problèmes philosophiques de la connaissance du vivant

  1. Mécanisme ou spécificité ? Les sciences de la vie se fondent sur la physique et la chimie, mais le vivant présente des propriétés d’ensemble (organisation, autorégulation) qui ne se voient pas au niveau des molécules.
  2. La finalité : les biologistes parlent de « fonction » (le cœur sert à pomper le sang). Est-ce un reste de pensée finaliste ou un concept scientifique légitime ?
  3. Les normes : le vivant n’est pas indifférent à ce qui lui arrive ; il préfère la santé à la maladie. Pour Canguilhem (Le Normal et le Pathologique, 1943 et 1966), la vie est normative : elle institue ses propres normes, et la santé est la capacité d’en créer de nouvelles.
  4. L’expérimentation : expérimenter sur le vivant pose des questions de méthode (l’isolement d’un organe modifie son fonctionnement) et d’éthique (expérimentation animale et humaine).
  5. Le sujet connaissant est vivant : la connaissance est elle-même une activité de la vie. Canguilhem renverse ainsi la perspective : on ne connaît pas la vie de l’extérieur, la connaissance est une manière pour le vivant de s’orienter dans son milieu.

Connaissance de la vie et connaissance de soi

L’expression a aussi un sens courant, moral : « avoir la connaissance de la vie », c’est avoir de l’expérience, savoir comment vont les choses humaines. Ce sens rejoint la sagesse pratique (la phronèsis d’Aristote) et la connaissance de soi, plutôt que la biologie. En philosophie, on évitera de confondre les deux.

Questions fréquentes

Peut-on définir la vie ?

On peut la caractériser par des critères (organisation, métabolisme, reproduction, évolution), mais aucune définition n’est parfaitement satisfaisante, comme le montrent les cas limites des virus ou des prions.

Quelle différence entre mécanisme et vitalisme ?

Le mécanisme explique le vivant par les lois de la matière, comme une machine. Le vitalisme affirme l’existence d’un principe vital propre, irréductible à la physique et à la chimie.

Pourquoi Canguilhem parle-t-il de « connaissance de la vie » ?

Pour souligner que la connaissance du vivant n’est pas un savoir comme un autre : le vivant est normatif, et le savant qui l’étudie est lui-même un vivant pour qui connaître est une façon de vivre.

La biologie est-elle une science comme la physique ?

Elle utilise les méthodes expérimentales et les lois physico-chimiques, mais elle recourt aussi à des concepts propres (fonction, organisation, adaptation, histoire évolutive) qui font débat en épistémologie.

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