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Philosophie · Théorie de la connaissance

Savoir et ignorance

Pour Socrate, le premier savoir est la conscience de son ignorance : celui qui croit savoir ne cherche plus, celui qui sait qu’il ne sait pas peut apprendre.

Mis à jour le 4 min de lecture

Le rapport entre savoir et ignorance est au cœur de la philosophie depuis Socrate (vers 470-399 av. J.-C.). Socrate n’a rien écrit ; nous le connaissons surtout par les dialogues de son disciple Platon. Sa leçon principale est paradoxale : l’homme le plus sage n’est pas celui qui sait le plus, mais celui qui sait qu’il ne sait pas. L’ignorance n’est pas seulement un manque de connaissances : la pire ignorance est celle qui s’ignore elle-même.

« Je sais que je ne sais rien » : ce que dit vraiment Socrate

La formule latine scio me nihil scire est une simplification tardive. Dans l'Apologie de Socrate de Platon, le récit est le suivant : l’oracle de Delphes a déclaré à Chéréphon que nul n’était plus sage que Socrate. Étonné, Socrate interroge ceux qui ont la réputation d’être sages — hommes politiques, poètes, artisans. Il constate qu’ils croient savoir ce qu’ils ne savent pas. Il conclut qu’il est plus sage qu’eux sur un seul point : il ne croit pas savoir ce qu’il ne sait pas. La formule exacte est donc moins un aveu d’ignorance totale qu’une différence de lucidité.

Les trois figures du rapport au savoir

FigureSituationConséquence
L’ignorant qui croit savoirIl a des opinions qu’il prend pour des savoirsIl ne cherche pas ; il est enfermé dans la doxa
L’ignorant qui sait qu’il ignoreIl a pris conscience de son ignoranceIl désire savoir : c’est le philosophe
Le sageIl possède le savoirIl n’a plus besoin de chercher (réservé aux dieux selon le Banquet)

Dans le Banquet, Diotime explique que le philosophe, comme Éros, est intermédiaire entre le savant et l’ignorant : ni les dieux, qui sont sages, ni les ignorants satisfaits d’eux-mêmes ne philosophent. Le mot philosophia signifie d’ailleurs « amour de la sagesse », non sagesse possédée.

La méthode socratique

L’ironie

Socrate feint l’ignorance (eirôneia, « interrogation feinte ») et pose des questions à celui qui prétend savoir : « Qu’est-ce que le courage ? », « Qu’est-ce que la justice ? ». L’interlocuteur donne des exemples ou des définitions que Socrate met en contradiction avec d’autres de ses affirmations. Le dialogue aboutit souvent à l'aporie (absence d’issue) : l’interlocuteur découvre qu’il ne savait pas. C’est la réfutation (elenchos).

La maïeutique

Socrate se compare à sa mère, sage-femme (Théétète) : il n’enseigne rien, il aide les esprits à « accoucher » des vérités qu’ils portent. La maïeutique suppose que le savoir ne se transmet pas comme un objet, mais se découvre par soi-même grâce au dialogue.

Le paradoxe de Ménon

Dans le Ménon, l’interlocuteur objecte : comment chercher ce qu’on ignore ? Si on ne le connaît pas, on ne saura pas qu’on l’a trouvé ; si on le connaît, on n’a pas à le chercher. Socrate répond par la théorie de la réminiscence : apprendre, c’est se ressouvenir de ce que l’âme a contemplé avant la naissance. Il le montre en faisant découvrir à un jeune esclave la solution d’un problème de géométrie (doubler l’aire d’un carré). Le savoir n’est pas absent mais oublié ; l’ignorance consciente est le moment où l’on commence à s’en souvenir.

« Nul n’est méchant volontairement »

Socrate soutient que le mal vient de l’ignorance : personne ne choisit sciemment ce qui lui nuit ; celui qui fait le mal se trompe sur son bien. C’est l'intellectualisme moral : la vertu est un savoir. Aristote critiquera cette thèse en invoquant l'akrasia (faiblesse de la volonté) : on peut savoir ce qui est bien et faire autre chose.

L’ignorance après Socrate

  • Nicolas de Cues (De la docte ignorance, 1440) : l’esprit fini ne peut saisir l’infini divin ; savoir qu’on ne peut le comprendre est la plus haute science.
  • Montaigne : « Que sais-je ? » ; la conscience des limites de l’esprit protège de la présomption. Voir scepticisme.
  • Kant : la raison doit connaître ses propres limites (voir criticisme).
  • Les sciences : tout progrès du savoir révèle de nouvelles ignorances ; la science avance en formulant des problèmes. Les psychologues décrivent aussi la tendance des moins compétents à surestimer leur compétence (effet Dunning-Kruger, 1999), écho moderne de l’ignorance qui s’ignore (voir biais cognitifs).

Sujets de dissertation

  • Savoir qu’on ne sait rien, est-ce savoir quelque chose ?
  • L’ignorance est-elle toujours un mal ?
  • Peut-on vouloir ne pas savoir ?
  • Peut-on apprendre seul ?
  • Le savoir rend-il meilleur ?

Questions fréquentes

Socrate a-t-il dit « Je sais que je ne sais rien » ?

Pas sous cette forme. Dans l'Apologie de Platon, il dit qu’il ne croit pas savoir ce qu’il ne sait pas, ce qui le rend plus sage que ceux qui croient savoir.

Qu’est-ce que la docte ignorance ?

L’ignorance consciente d’elle-même, qui reconnaît les limites du savoir. L’expression est le titre d’un ouvrage de Nicolas de Cues (1440).

Quelle différence entre ironie et maïeutique ?

L’ironie est le moment négatif : elle fait découvrir à l’interlocuteur qu’il ne sait pas. La maïeutique est le moment positif : elle l’aide à trouver par lui-même une vérité.

Pourquoi l’ignorance peut-elle être dangereuse ?

Parce que celui qui ignore son ignorance agit avec assurance sur la base d’opinions fausses et ne cherche pas à se corriger. Voir vérité et opinion.

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