Philosophie · Notions philosophiques
La justice
La justice désigne à la fois une vertu (être juste), un idéal (ce qui est juste) et une institution (rendre la justice). La philosophie se demande si la loi suffit à définir le juste.
Mis à jour le 5 min de lecture
La justice est une notion du programme de philosophie de terminale. Le mot vient du latin justitia, de jus, « le droit ». Il a trois sens : une vertu morale (l’homme juste), un idéal ou une valeur (ce qui est juste, l’équité), une institution (le pouvoir judiciaire, les tribunaux). Toute la difficulté est de savoir ce qui fonde le juste : la loi en vigueur, la nature, la raison, l’utilité ou un accord entre les hommes ? Et la justice consiste-t-elle à donner à tous la même chose, ou à chacun ce qui lui revient ?
Distinctions conceptuelles
| Distinction | Explication |
|---|---|
| Juste / légal | Le légal est conforme aux lois ; le juste est conforme à une exigence morale. Une loi peut être injuste |
| Légal / légitime | La légitimité est la justification morale ou politique d’un pouvoir ou d’une loi |
| Droit naturel / droit positif | Droits fondés sur la nature humaine ou la raison / droit effectivement établi par une société |
| Égalité / équité | Traiter tout le monde de la même façon / adapter la règle aux situations particulières |
| Justice commutative / distributive | Égalité arithmétique dans les échanges / répartition proportionnelle au mérite ou au besoin |
| Justice / vengeance | La justice est rendue par un tiers impartial, selon des règles ; la vengeance par la victime elle-même |
Problématique 1 : la justice se réduit-elle à la loi ?
Le juste par convention
Dans La République (livre II), Glaucon expose la thèse selon laquelle la justice est une convention passée par les faibles pour se protéger : le mythe de l'anneau de Gygès, qui rend invisible, suggère que personne ne serait juste s’il était sûr de l’impunité. Thrasymaque (livre I) soutient que « le juste n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort ». Pascal note l’arbitraire des lois : « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Pensées). Voir relativisme.
Le juste au-dessus de la loi
- Antigone (Sophocle) invoque les « lois non écrites et immuables des dieux » contre l’édit de Créon.
- Le droit naturel (stoïciens, Cicéron, Thomas d’Aquin, Grotius, Locke) affirme l’existence de normes universelles, fondées sur la nature ou la raison, qui permettent de juger les lois positives.
- La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) proclame des droits « naturels, inaliénables et sacrés ». Voir la Révolution française.
- Le procès de Nuremberg (1945-1946) a jugé des crimes commis en application des lois d’un État, au nom de principes supérieurs (crimes contre l’humanité).
Le positivisme juridique
Pour Hans Kelsen (Théorie pure du droit, 1934), la science du droit doit décrire le droit tel qu’il est (droit positif), sans le juger d’après une morale ; la validité d’une norme vient d’une norme supérieure, jusqu’à la Constitution.
Problématique 2 : qu’est-ce qu’une répartition juste ?
Aristote : égalité arithmétique et proportionnelle
Dans l'Éthique à Nicomaque (livre V), Aristote distingue :
- la justice commutative (ou corrective), qui règle les échanges et les réparations selon une égalité arithmétique (rendre l’équivalent de ce qu’on a reçu ou causé) ;
- la justice distributive, qui répartit honneurs et richesses selon une égalité proportionnelle, en fonction du mérite.
Il ajoute l'équité (epieikeia), qui corrige la loi lorsque sa généralité la rend injuste dans un cas particulier, comme la règle de plomb des architectes de Lesbos, qui épouse la forme de la pierre.
Rawls : la justice comme équité
John Rawls (Théorie de la justice, 1971) imagine des individus choisissant les principes de la société sous un voile d’ignorance : ils ignorent la place qu’ils y occuperont. Ils choisiraient deux principes :
- des libertés de base égales pour tous ;
- des inégalités sociales et économiques acceptables seulement si elles sont attachées à des positions ouvertes à tous dans des conditions d’égalité équitable des chances, et si elles profitent aux plus défavorisés (principe de différence).
Les critiques de Rawls
- Robert Nozick (Anarchie, État et utopie, 1974) : une répartition est juste si elle résulte d’acquisitions et d’échanges justes ; toute redistribution forcée viole les droits.
- Les utilitaristes : est juste ce qui maximise le bien-être total, ce que Rawls rejette parce que cela peut sacrifier certains individus.
- Les communautariens (Michael Sandel, Michael Walzer) : la justice dépend des valeurs propres à chaque communauté.
Problématique 3 : rendre la justice
- Justice et vengeance : l’institution judiciaire substitue un tiers impartial à la vengeance privée ; elle met fin au cycle de la violence.
- Punir pour quoi ? Pour rétribuer (la peine proportionnée à la faute, Kant), pour prévenir et dissuader (Beccaria, Des délits et des peines, 1764 ; Bentham), pour réhabiliter le condamné.
- Justice et force : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique » (Pascal, Pensées). Voir l’État.
Auteurs et thèses
| Auteur | Œuvre | Thèse |
|---|---|---|
| Platon | La République | La justice est l’harmonie de l’âme et de la cité |
| Aristote | Éthique à Nicomaque, V | Justice commutative et distributive ; équité |
| Pascal | Pensées (1670) | Les lois sont arbitraires ; la force et la justice |
| Hobbes | Léviathan (1651) | Pas de juste ni d’injuste avant l’institution de l’État |
| Rousseau | Du contrat social (1762) | La loi juste exprime la volonté générale |
| Kant | Doctrine du droit (1797) | Le droit concilie les libertés selon une loi universelle |
| Mill | L’Utilitarisme (1861) | La justice comme forme supérieure d’utilité sociale |
| Rawls | Théorie de la justice (1971) | Voile d’ignorance et principe de différence |
| Nozick | Anarchie, État et utopie (1974) | Justice des droits de propriété |
Repères du programme utiles
Légal / légitime ; en fait / en droit ; obligation / contrainte ; identité / égalité / différence ; universel / général / particulier / singulier ; public / privé ; idéal / réel.
Sujets de dissertation sur la justice
- Est-il toujours injuste de désobéir aux lois ?
- La justice n’est-elle qu’une convention ?
- Être juste, est-ce traiter tout le monde de la même manière ?
- Peut-on se faire justice soi-même ?
- Une inégalité peut-elle être juste ?
- La justice est-elle l’intérêt du plus fort ?
- Punir, est-ce rendre justice ?
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre juste et légal ?
Le légal est ce qui est conforme aux lois d’un pays ; le juste est ce qui est conforme à une exigence morale d’équité. Une loi peut être légale et injuste (lois ségrégationnistes).
Qu’est-ce que le voile d’ignorance ?
Une expérience de pensée de John Rawls : choisir les principes de justice sans savoir quelle place on occupera dans la société, afin de garantir l’impartialité du choix.
Quelle est la différence entre égalité et équité ?
L’égalité traite tout le monde de la même façon ; l’équité tient compte des situations particulières pour corriger ce qu’une règle uniforme aurait d’injuste.
Qu’est-ce que le droit naturel ?
L’ensemble des droits et principes que l’on considère comme fondés sur la nature humaine ou la raison, antérieurs et supérieurs aux lois établies par les États.