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Psychologie · Fonctionnement de l’esprit

L’expérience de Milgram

Dans l’expérience de Milgram (Yale, 1961), 65 % des participants ont infligé ce qu’ils croyaient être des chocs de 450 volts sur ordre d’un expérimentateur. Ses conclusions sont nuancées.

Mis à jour le 4 min de lecture

Comment des gens ordinaires peuvent-ils participer à des atrocités ? C’est la question que se pose Stanley Milgram (1933-1984), jeune psychologue américain de l’université Yale, au début des années 1960, alors que s’ouvre à Jérusalem le procès d’Adolf Eichmann, l’un des organisateurs de la Shoah. Son expérience sur l'obéissance à l’autorité, publiée en 1963, est devenue l’une des plus célèbres et des plus discutées de l’histoire de la psychologie.

Le protocole

  1. Des hommes de 20 à 50 ans, recrutés par petite annonce, sont payés 4,50 dollars pour participer à une étude présentée comme portant sur la mémoire et l’apprentissage.
  2. Un tirage au sort truqué attribue au participant le rôle d'enseignant ; l'élève est un complice, un comptable de 47 ans jouant son rôle.
  3. L’élève est attaché à une chaise dans une pièce voisine, avec des électrodes. L’enseignant reçoit lui-même un vrai choc de 45 volts pour se convaincre de la réalité du dispositif.
  4. À chaque erreur de l’élève, l’enseignant doit envoyer un choc plus fort, à l’aide d’un générateur de 30 manettes allant de 15 à 450 volts, par paliers de 15 volts, avec des mentions comme « choc dangereux » puis « XXX ».
  5. Aucun choc n’est réellement envoyé. L’élève, enregistré, proteste, crie, supplie d’arrêter puis, au-delà de 330 volts, se tait.
  6. Si l’enseignant hésite, l’expérimentateur, en blouse grise, répond par quatre injonctions successives, la dernière étant : « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. »

Les résultats

Dans la première expérience publiée, 26 participants sur 40 (65 %) sont allés jusqu’à 450 volts. Aucun ne s’est arrêté avant 300 volts. Beaucoup montraient des signes de grande tension : sueur, tremblements, rires nerveux. Avant l’expérience, des psychiatres interrogés par Milgram avaient prédit que moins de 1 % des participants iraient jusqu’au bout.

Les variantes

Milgram a mené une vingtaine de variantes, avec près de 800 participants, publiées dans Obedience to Authority (1974, traduit en français sous le titre Soumission à l’autorité).

VarianteParticipants allant jusqu’à 450 V
Expérience de base (élève dans une autre pièce, voix audible)Environ 62-65 %
Élève dans la même pièce40 %
L’enseignant doit poser la main de l’élève sur la plaque30 %
Ordres donnés par téléphoneEnviron 21 %
Locaux ordinaires à Bridgeport, sans le prestige de YaleEnviron 48 %
Deux pairs (complices) refusent de continuer10 %
Le participant choisit lui-même le niveau des chocsTrès faible, presque tous restent bas

Ces variantes montrent que l’obéissance dépend fortement de la proximité de la victime, de la présence de l’autorité et de l’exemple des autres, ce qui rejoint les travaux de l'expérience de Asch sur le conformisme.

L’interprétation de Milgram

Milgram propose la notion d'état agentique : en entrant dans une hiérarchie, l’individu cesse de se vivre comme l’auteur de ses actes et se voit comme l’agent qui exécute la volonté d’autrui. La responsabilité est reportée sur l’autorité. Il rapproche ses résultats de la « banalité du mal » décrite par la philosophe Hannah Arendt à propos d’Eichmann.

Les critiques

L’éthique

Les participants ont été trompés et soumis à un stress intense. L’expérience a contribué à la création de comités d’éthique de la recherche, qui interdisent aujourd’hui de la reproduire à l’identique. Milgram avait toutefois procédé à un débriefing et, selon son enquête, la très grande majorité des participants se disaient contents d’avoir participé.

La méthode

L’historienne australienne Gina Perry (Behind the Shock Machine, 2012), en étudiant les archives, a montré que :

  • l’expérimentateur s’écartait souvent du script, insistant bien au-delà des quatre injonctions ;
  • une part importante des participants doutait de la réalité des chocs, et ceux qui y croyaient vraiment obéissaient moins ;
  • le taux de 65 % correspond à une seule condition, alors que, sur l’ensemble des variantes, une majorité des participants a désobéi.

L’interprétation

Les psychologues Alexander Haslam et Stephen Reicher soutiennent que les participants n’obéissaient pas aveuglément : ils continuaient parce qu’ils adhéraient au projet scientifique et s’identifiaient à l’expérimentateur. Les injonctions de type « vous n’avez pas le choix » étaient d’ailleurs celles qui provoquaient le plus de refus.

Les réplications

  • En 2009, Jerry Burger a mené une réplication partielle, arrêtée à 150 volts pour des raisons éthiques : environ 70 % des participants étaient prêts à continuer au-delà, un taux proche de celui de Milgram à ce stade.
  • En France, le documentaire Le Jeu de la mort (2010) a transposé le dispositif dans un faux jeu télévisé : une large majorité des candidats est allée jusqu’au bout.
  • Des études menées en Pologne (2017) ont trouvé des taux d’obéissance élevés dans une version adaptée.

Ce qu’il faut retenir

SolideDiscuté
Des personnes ordinaires peuvent faire du mal sous la pression d’une autoritéLe chiffre exact de 65 %
L’obéissance dépend du contexte (proximité, légitimité, présence d’autres qui désobéissent)L’idée d’une obéissance aveugle et passive
Un seul exemple de désobéissance réduit fortement l’obéissanceLe lien direct avec les génocides, qui supposent aussi idéologie, zèle et durée

Questions fréquentes

Les chocs électriques étaient-ils réels ?

Non. L’élève était un complice qui ne recevait aucun choc ; ses cris étaient enregistrés. Seul le choc d’essai de 45 volts reçu par le participant était réel.

Les femmes obéissaient-elles moins ?

Dans la variante menée avec 40 femmes, Milgram a obtenu le même taux d’obéissance (65 %), avec des niveaux de tension déclarés plus élevés.

Pourrait-on refaire l’expérience aujourd’hui ?

Pas à l’identique, pour des raisons éthiques. Des versions limitées, comme celle de Burger, montrent que les résultats restent proches.

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