Psychologie · Fonctionnement de l’esprit
L’expérience de la prison de Stanford
En 1971, Philip Zimbardo répartit des étudiants entre gardiens et prisonniers dans une fausse prison ; l’expérience s’arrête au bout de six jours. Elle est aujourd’hui très contestée.
Mis à jour le 4 min de lecture
L'expérience de la prison de Stanford est l’une des études les plus connues de la psychologie, citée dans les manuels, adaptée au cinéma (Das Experiment, 2001 ; The Stanford Prison Experiment, 2015) et invoquée pour expliquer les abus de la prison d’Abou Ghraib en Irak. Elle a pourtant été menée sans véritable protocole scientifique, et les archives révèlent que ses conclusions les plus célèbres reposent sur une mise en scène largement dirigée.
Le déroulement
| Élément | Détail |
|---|---|
| Date | Du 14 au 20 août 1971 |
| Lieu | Sous-sol du département de psychologie de l’université Stanford (Californie) |
| Responsable | Philip Zimbardo (1933-2024), qui joue aussi le rôle de « directeur de la prison » |
| Participants | 24 étudiants masculins, jugés psychologiquement « normaux », recrutés par petite annonce et payés 15 dollars par jour |
| Répartition | Rôles de gardiens et de prisonniers tirés au sort |
| Durée prévue | Deux semaines |
| Durée réelle | Six jours |
Les « prisonniers » sont arrêtés à leur domicile par de vrais policiers, menottés, fouillés, vêtus d’une blouse et désignés par un numéro. Les « gardiens » reçoivent un uniforme, une matraque et des lunettes de soleil réfléchissantes.
Ce qui s’est passé selon le récit officiel
- Dès le deuxième jour, les prisonniers se révoltent ; les gardiens répriment la rébellion.
- Les gardiens multiplient les humiliations : réveils nocturnes, pompes, privation de nourriture, isolement dans un placard, obligation de nettoyer les toilettes à mains nues.
- Plusieurs prisonniers montrent des signes de détresse émotionnelle ; certains sont libérés avant la fin.
- La psychologue Christina Maslach, alors compagne de Zimbardo, découvre les conditions de l’expérience et proteste vivement. Zimbardo met fin à l’étude le sixième jour.
Zimbardo en conclut que des personnes ordinaires, placées dans un rôle de pouvoir et dans une institution déshumanisante, peuvent devenir cruelles : c’est ce qu’il appellera plus tard l'« effet Lucifer » (titre de son livre de 2007).
Les critiques
Les gardiens ont été orientés
Les archives et enregistrements étudiés notamment par le chercheur français Thibault Le Texier (Histoire d’un mensonge, 2018) montrent que :
- avant l’expérience, les gardiens ont été briefés par Zimbardo et ses assistants, qui leur ont indiqué l’ambiance à créer (peur, sentiment d’impuissance) ;
- un assistant de recherche jouant le « directeur » leur a demandé d’être plus durs, pour le bien de l’expérience ;
- plusieurs gardiens ont déclaré avoir joué un rôle qu’ils pensaient attendu ; le plus brutal, surnommé « John Wayne », dit s’être inspiré d’un film de prison ;
- un tiers environ des gardiens se sont montrés cruels ; d’autres sont restés corrects, voire ont aidé les prisonniers.
Les prisonniers aussi ont joué
L’un des prisonniers dont la « crise » est la plus célèbre a affirmé plus tard avoir en partie simulé pour pouvoir partir réviser ses examens.
Les problèmes méthodologiques
- Pas de groupe témoin ni de mesures préalablement définies.
- Le chercheur était acteur de l’expérience, ce qui l’empêchait d’observer avec distance.
- Biais de sélection : en 2007, Thomas Carnahan et Sam McFarland ont montré qu’une annonce mentionnant une « étude sur la vie en prison » attire des candidats plus agressifs et autoritaires qu’une annonce neutre.
- Diffusion surtout médiatique : l’expérience a été connue par les témoignages de Zimbardo, des documentaires et des conférences bien plus que par une analyse détaillée des données.
La réplication de la BBC
En 2002, les psychologues Alexander Haslam et Stephen Reicher ont mené pour la BBC une étude inspirée de Stanford, avec un protocole éthique et sans consignes aux gardiens. Les gardiens ne sont pas devenus spontanément tyranniques ; ils hésitaient à exercer leur autorité. Ce sont les prisonniers qui se sont organisés en groupe solidaire. Les chercheurs concluent que la tyrannie n’émerge pas automatiquement d’un rôle : elle dépend de l'identification à un groupe et de l’existence d’un leadership qui la promeut.
Que reste-t-il de l’expérience ?
| Ce que l’on disait | Ce que l’on peut dire aujourd’hui |
|---|---|
| Le rôle suffit à rendre cruel | Les gardiens ont été encouragés à l’être |
| Tous les gardiens sont devenus sadiques | Une minorité l’est devenue, d’autres non |
| Preuve scientifique du pouvoir de la situation | Démonstration spectaculaire, mais pas une expérience rigoureuse |
| Explication d’Abou Ghraib | Analogie suggestive, sans valeur de preuve |
Le rôle des institutions, de l’autorité et du groupe dans les violences est bien établi par d’autres travaux (voir expérience de Milgram et expérience de Asch). Mais l’expérience de Stanford, à elle seule, ne permet pas de le démontrer. Elle est désormais présentée dans de nombreux manuels comme un cas d’école des dérives méthodologiques et de l’importance de la pensée critique.
Questions fréquentes
Pourquoi l’expérience a-t-elle été arrêtée ?
Officiellement, à cause de la dégradation rapide de la situation et des protestations de Christina Maslach, après six jours au lieu des quatorze prévus.
Zimbardo a-t-il répondu aux critiques ?
Oui. Il a maintenu jusqu’à sa mort, en 2024, que l’expérience montrait le pouvoir des situations, tout en reconnaissant qu’il aurait dû rester un observateur et non jouer le directeur de la prison.
L’expérience serait-elle autorisée aujourd’hui ?
Non. Les règles éthiques actuelles interdisent d’exposer des participants à de tels traitements et exigent la possibilité de quitter une étude à tout moment.