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Psychologie · Fonctionnement de l’esprit

L’effet spectateur

L’effet spectateur est la tendance à moins intervenir dans une urgence quand d’autres personnes sont présentes. Réel en laboratoire, il est plus nuancé dans la vie réelle.

Mis à jour le 4 min de lecture

On pourrait penser que plus il y a de témoins d’une agression ou d’un malaise, plus la victime a de chances d’être secourue. Les expériences de psychologie sociale des années 1960 ont montré le contraire : chacun, individuellement, est moins susceptible d’agir quand il n’est pas seul. Ce phénomène, appelé effet spectateur (bystander effect), est l’un des plus connus de la psychologie sociale.

L’affaire Kitty Genovese

Le 13 mars 1964, à New York, Kitty Genovese, une jeune femme de 28 ans, est poignardée à mort près de chez elle, dans le quartier de Queens. Deux semaines plus tard, le New York Times affirme que 38 témoins ont vu ou entendu l’agression sans intervenir ni appeler la police. L’article provoque une immense émotion et devient le symbole de l’indifférence urbaine.

Les expériences de Darley et Latané

Frappés par l’affaire, les psychologues John Darley et Bibb Latané conçoivent des expériences en laboratoire.

L’expérience de la crise d’épilepsie (1968)

Des étudiants communiquent par interphone, chacun dans une cabine, avec un ou plusieurs autres participants (en réalité, des enregistrements). L’un d’eux semble faire une crise d’épilepsie.

Taille du groupe perçuParticipants qui ont aidé avant la fin de la crise
Seul avec la victimeEnviron 85 %
Avec une autre personneEnviron 62 %
Avec quatre autres personnesEnviron 31 %

L’expérience de la fumée (1968)

Des participants remplissent un questionnaire quand une fumée commence à entrer dans la pièce par une bouche d’aération. Seuls, environ 75 % la signalent rapidement. Avec deux complices qui restent impassibles, seuls 10 % environ le font.

Pourquoi n’intervient-on pas ?

Darley et Latané proposent un modèle en cinq étapes. À chacune, la présence des autres peut bloquer l’aide :

  1. Remarquer l’événement : dans la foule, l’attention est dispersée.
  2. L’interpréter comme une urgence : si les autres restent calmes, on conclut que ce n’est pas grave. C’est l'ignorance pluraliste, chacun prenant le calme apparent des autres pour un indice.
  3. Se sentir responsable : plus il y a de témoins, plus chacun pense qu’un autre va agir. C’est la dilution de la responsabilité.
  4. Savoir quoi faire : sans compétence (premiers secours, numéro d’urgence), on hésite.
  5. Décider d’agir : la peur du ridicule ou du danger peut freiner.

Les mécanismes 2 et 3 rejoignent l’influence du groupe mise en évidence par l'expérience de Asch.

Ce que montrent les études récentes

  • Une méta-analyse de Peter Fischer et ses collègues (2011), portant sur plus de 7 000 participants, confirme l’effet, mais montre qu’il est plus faible dans les situations clairement dangereuses, où l’urgence ne fait pas de doute et où les témoins peuvent agir ensemble.
  • En 2020, Richard Philpot et ses collègues ont analysé les enregistrements de vidéosurveillance de 219 conflits publics au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Afrique du Sud : dans neuf cas sur dix, au moins un témoin est intervenu, et la probabilité qu’au moins une personne aide augmentait avec le nombre de témoins.

Ces résultats sont compatibles : chaque témoin pris isolément est moins enclin à agir dans un groupe, mais un groupe nombreux a plus de chances de compter au moins une personne qui agit.

Comment contrer l’effet spectateur

Si vous êtes témoin

  • Considérez que personne n’a encore agi. Ne supposez pas que quelqu’un a déjà appelé les secours.
  • Appelez : 15, 18 ou 112 en France, 911 au Canada (voir alerter les secours).
  • Désignez quelqu’un si vous êtes plusieurs : « Vous, en veste rouge, appelez le 15 ! » Une demande nominative rompt la dilution de la responsabilité.
  • Formez-vous aux premiers secours : savoir quoi faire est l’un des meilleurs prédicteurs de l’intervention.

Si vous êtes la victime

S’adresser directement à une personne précise plutôt qu’à la foule : « Monsieur, vous avec le sac bleu, aidez-moi. »

Questions fréquentes

L’effet spectateur existe-t-il vraiment ?

Oui, il est bien établi en laboratoire et dans de nombreuses situations. Mais il ne signifie pas que les gens sont indifférents : dans les conflits réels filmés, quelqu’un intervient le plus souvent.

Combien de témoins y avait-il réellement dans l’affaire Genovese ?

Le chiffre de 38 témoins a été largement contesté. Peu de personnes ont vu l’agression, et certaines ont réagi. L’affaire reste néanmoins à l’origine des recherches sur l’effet spectateur.

L’effet spectateur s’applique-t-il en ligne ?

Des études suggèrent que la présence de nombreux autres lecteurs réduit aussi la probabilité de signaler un contenu ou de répondre à une demande d’aide sur internet.

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