Psychologie · Fonctionnement de l’esprit
L’expérience de Asch sur le conformisme
Dans les années 1950, Solomon Asch montre que l’on donne une réponse manifestement fausse pour suivre un groupe : un tiers des réponses suivent la majorité.
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Solomon Asch (1907-1996), psychologue américain d’origine polonaise, voulait au départ montrer l’inverse de ce qui l’a rendu célèbre. Des expériences antérieures, comme celle de Muzafer Sherif en 1935, avaient montré que l’on se fie au groupe quand la situation est ambiguë. Asch pensait que, face à une évidence, les gens résisteraient à la pression sociale. Ses résultats, publiés à partir de 1951, ont surpris par l’ampleur du conformisme.
Le protocole
- Un participant, étudiant, est placé dans un groupe de sept à neuf personnes. Toutes, sauf lui, sont des complices de l’expérimentateur.
- On montre une ligne de référence et trois lignes de comparaison. Il faut dire à voix haute laquelle a la même longueur que la référence. La réponse est évidente : seul, presque personne ne se trompe (moins de 1 % d’erreurs dans le groupe témoin).
- Les complices répondent un par un avant le participant, qui parle parmi les derniers.
- Sur 18 essais, les complices donnent unanimement une mauvaise réponse lors de 12 essais critiques.
Les résultats
| Mesure | Résultat |
|---|---|
| Réponses conformes à la majorité erronée lors des essais critiques | Environ 37 % (on cite souvent « un tiers ») |
| Participants qui ont cédé au moins une fois | Environ 75 % |
| Participants qui n’ont jamais cédé | Environ 25 % |
| Erreurs dans le groupe témoin, sans pression | Moins de 1 % |
Autrement dit, les deux tiers des réponses restaient correctes : la majorité des participants a résisté la plupart du temps. Mais presque tous ont ressenti un malaise intense, et beaucoup ont cédé au moins une fois.
Pourquoi se conformer ?
Lors des entretiens après l’expérience, les participants donnaient des raisons différentes. Les psychologues Morton Deutsch et Harold Gerard ont distingué en 1955 deux types d’influence :
- l’influence normative : on se conforme pour être accepté et éviter le rejet, tout en sachant que le groupe se trompe ;
- l’influence informationnelle : on finit par douter de sa propre perception et croire que le groupe a raison (« ils voient peut-être quelque chose que je ne vois pas »).
Quand les participants pouvaient répondre par écrit, de façon anonyme, le conformisme chutait nettement : la pression normative jouait donc un rôle important.
Ce qui augmente ou diminue le conformisme
Asch a fait varier les conditions :
| Facteur | Effet |
|---|---|
| Taille du groupe | Le conformisme augmente jusqu’à trois ou quatre complices, puis plafonne |
| Un allié | Si un seul complice donne la bonne réponse, le conformisme chute à environ 5 % des réponses |
| Un dissident qui se trompe autrement | Le conformisme diminue aussi : c’est la rupture de l’unanimité qui compte |
| Réponse anonyme | Forte baisse |
| Difficulté de la tâche | Plus la réponse est incertaine, plus on suit le groupe |
Les réplications
- Les résultats d’Asch ont été reproduits de nombreuses fois, avec des taux variables.
- En 1980, au Royaume-Uni, Stuart Perrin et Christopher Spencer n’ont obtenu presque aucun conformisme avec des étudiants en ingénierie et en sciences : ils parlent d’un « enfant de son temps », l’Amérique conformiste des années 1950.
- En 1996, la méta-analyse de Rod Bond et Peter Smith, portant sur 133 études dans 17 pays, conclut que le conformisme a diminué aux États-Unis depuis les années 1950 et qu’il est en moyenne plus élevé dans les cultures collectivistes que dans les cultures individualistes.
Conformisme et vie quotidienne
Le conformisme n’est pas seulement un défaut : suivre les autres est souvent une stratégie raisonnable quand on manque d’informations (choisir un restaurant fréquenté, imiter les gestes locaux). Il devient problématique quand il fait taire des désaccords importants :
- dans les réunions, où personne n’ose contredire la première opinion exprimée ;
- dans les décisions de groupe, avec le risque de « pensée de groupe » (groupthink) décrite par Irving Janis en 1972 ;
- dans les situations d’urgence, où l’inaction des autres décourage d’agir (voir effet spectateur) ;
- sur les réseaux sociaux, où la popularité apparente d’une opinion sert de preuve.
Le conformisme renforce plusieurs biais cognitifs, et la pensée critique consiste en partie à savoir s’en distancer.
Questions fréquentes
Les participants étaient-ils trompés ?
Oui : ils croyaient participer à une étude sur la perception visuelle et ignoraient que les autres membres du groupe étaient des complices. L’expérience a été révélée lors d’un entretien final.
Le conformisme est-il plus fort chez certaines personnes ?
Les différences individuelles existent, liées notamment à l’estime de soi et au besoin d’approbation, mais elles sont moins importantes que les caractéristiques de la situation (unanimité, anonymat, difficulté).
Comment résister à la pression du groupe ?
Prendre position par écrit avant la discussion, chercher un allié, désigner quelqu’un pour jouer l’avocat du diable, et se rappeler qu’une seule voix discordante libère souvent celle des autres.