Psychologie · Fonctionnement de l’esprit
La dissonance cognitive
La dissonance cognitive est l’inconfort ressenti quand on tient deux idées contradictoires, ou quand ses actes contredisent ses convictions. Pour la réduire, on modifie souvent ses croyances plutôt que son comportement.
Mis à jour le 5 min de lecture
La dissonance cognitive est un état de tension psychologique qui apparaît lorsqu’une personne se trouve face à des éléments incompatibles : deux croyances contradictoires, ou un comportement qui contredit ses valeurs. Fumer en sachant que le tabac tue, acheter une voiture chère en se disant économe, soutenir une cause tout en agissant contre elle. La théorie, proposée par le psychologue américain Leon Festinger en 1957, est l’une des plus influentes de la psychologie sociale. Son idée centrale est surprenante : pour réduire ce malaise, nous changeons volontiers nos opinions pour justifier nos actes.
La théorie de Festinger
Dans A Theory of Cognitive Dissonance (1957), Festinger pose que :
- l’être humain recherche la cohérence entre ses cognitions ;
- une incohérence produit un inconfort comparable à la faim ou à la soif ;
- cet inconfort est d’autant plus fort que les éléments en jeu sont importants pour la personne ;
- il motive des stratégies pour réduire la dissonance.
Les stratégies de réduction
Prenons un fumeur qui sait que le tabac est dangereux.
| Stratégie | Exemple |
|---|---|
| Changer de comportement | Arrêter de fumer |
| Changer de croyance | « Les risques sont exagérés » |
| Ajouter des cognitions consonantes | « Mon grand-père a fumé toute sa vie et a vécu jusqu’à 95 ans », « ça m’aide à gérer le stress » |
| Réduire l’importance | « De toute façon, il faut bien mourir de quelque chose » |
| Éviter l’information | Ne pas lire les avertissements, changer de sujet |
Changer de comportement est souvent le plus coûteux ; c’est pourquoi les autres stratégies sont si fréquentes.
Les expériences célèbres
Quand la prophétie échoue (1956)
Avant même sa théorie, Festinger et deux collègues infiltrent un petit groupe américain convaincu qu’un déluge détruira le monde le 21 décembre 1954 et que ses membres seront sauvés par des extraterrestres. La date passe sans catastrophe. Plutôt que d’abandonner leur croyance, une partie des membres les plus engagés annoncent que leur foi a sauvé le monde, et se mettent à faire du prosélytisme avec plus d’ardeur. Ce récit, publié dans When Prophecy Fails (1956), illustre comment un engagement fort pousse à réinterpréter les faits.
L’expérience « 1 dollar ou 20 dollars » (1959)
Festinger et James Carlsmith font accomplir à des étudiants une tâche très ennuyeuse (tourner des chevilles pendant une heure). On leur demande ensuite de dire au participant suivant que la tâche était intéressante, contre 1 dollar ou 20 dollars.
| Groupe | Note d’intérêt attribuée ensuite à la tâche |
|---|---|
| Payés 20 dollars | Tâche jugée ennuyeuse |
| Payés 1 dollar | Tâche jugée nettement plus intéressante |
Ceux qui ont reçu 20 dollars ont une justification extérieure suffisante pour avoir menti. Ceux qui ont reçu 1 dollar n’en ont pas : pour réduire la dissonance, ils finissent par croire que la tâche n’était pas si ennuyeuse.
La justification de l’effort (1959)
Elliot Aronson et Judson Mills montrent que des étudiantes qui ont dû passer une épreuve d’admission embarrassante pour entrer dans un groupe de discussion jugent ensuite ce groupe — pourtant ennuyeux — plus intéressant que celles admises sans effort. Plus on a payé cher (en effort, en argent, en souffrance), plus on valorise ce que l’on a obtenu. Cela éclaire les rites de bizutage ou l’attachement aux achats coûteux.
Après une décision difficile
Jack Brehm (1956) montre qu’après avoir choisi entre deux objets jugés à peu près équivalents, les gens surévaluent l’objet choisi et dévalorisent celui écarté. On renforce après coup la justesse de ses choix.
Exemples dans la vie quotidienne
- Achat important : après avoir acheté une voiture, on lit surtout les critiques favorables à son modèle.
- Consommation de viande : aimer les animaux et en manger produit une dissonance (« paradoxe de la viande »), souvent réduite en minimisant la capacité des animaux à souffrir.
- Écologie : se dire préoccupé par le climat tout en prenant l’avion souvent conduit à des justifications (« un vol de plus ne change rien »).
- Relations : rester dans une relation insatisfaisante en se persuadant qu’elle n’est pas si mauvaise.
- Travail : réaliser une tâche contraire à ses valeurs personnelles et finir par en minimiser la portée.
- Croyances : rejeter un fait scientifique qui menace une conviction importante, ce qui rejoint le biais de confirmation.
Évolution et débats
La théorie a été affinée :
- Elliot Aronson a souligné que la dissonance est la plus forte lorsqu’elle menace l'image de soi (« je suis une personne honnête et compétente »).
- Daryl Bem a proposé en 1967 une explication alternative, la perception de soi : nous déduirions nos attitudes de l’observation de nos propres actes, sans tension particulière. Les deux mécanismes coexistent probablement selon les situations.
- Certains effets classiques se sont révélés plus faibles dans des réplications récentes à grande échelle, notamment celui de l’écriture contre-attitudinale. Le phénomène général reste admis, mais l’ampleur de certains effets est discutée.
Utiliser la dissonance à bon escient
- Repérer ses justifications : une explication qui arrive trop vite pour excuser un acte en contradiction avec ses valeurs mérite examen.
- Accepter d’avoir eu tort : reconnaître une erreur est une manière de réduire la dissonance qui ne déforme pas la réalité.
- S’engager publiquement : à l’inverse, l’engagement crée une pression de cohérence qui aide à tenir une résolution (une méthode utilisée dans les programmes de prévention).
- Se méfier de l’effort investi : un projet qui a beaucoup coûté n’en vaut pas forcément la peine (voir l’effet des coûts irrécupérables dans biais cognitifs).
Questions fréquentes
Quel est un exemple simple de dissonance cognitive ?
Une personne qui se considère comme soucieuse de sa santé et qui fume ressent un malaise ; elle le réduit souvent en se disant que les risques sont exagérés ou qu’elle fume peu.
Qui a inventé la théorie de la dissonance cognitive ?
Le psychologue américain Leon Festinger, dans son livre A Theory of Cognitive Dissonance publié en 1957.
La dissonance cognitive est-elle une maladie ?
Non. C’est un mécanisme psychologique normal, que tout le monde éprouve. Elle n’est pas un diagnostic et n’appelle pas de traitement.
Comment réduire sa dissonance cognitive de façon saine ?
En examinant honnêtement la contradiction, puis soit en modifiant son comportement, soit en révisant une croyance sur la base de faits et non pour se rassurer. Admettre une erreur est souvent la voie la plus simple.