Philosophie · Œuvres et textes clés
Le Prince de Machiavel
Le Prince est un court traité écrit par Machiavel en 1513 et publié en 1532. Il explique comment conquérir et conserver un État, en partant de ce que font réellement les hommes et non de ce qu’ils devraient faire.
Mis à jour le 6 min de lecture
Le Prince (De principatibus, en italien Il Principe) est l’œuvre la plus célèbre de Nicolas Machiavel (1469-1527). Il l’écrit en 1513, en exil dans sa propriété de Sant’Andrea in Percussina, près de Florence, après la chute de la République florentine et le retour des Médicis, qui l’ont écarté de ses fonctions, emprisonné et torturé. Dédié à Laurent de Médicis, duc d’Urbino, le livre circule en manuscrit et n’est publié qu’en 1532, cinq ans après la mort de l’auteur. Il est mis à l’Index par l’Église en 1559. En 26 chapitres brefs, il fonde la science politique moderne en séparant l’analyse du pouvoir de la morale chrétienne.
Le contexte
L’Italie du début du XVIe siècle est divisée en États rivaux (Florence, Venise, Milan, Naples, États pontificaux) et ravagée depuis 1494 par les invasions françaises et espagnoles. Machiavel, secrétaire de la seconde chancellerie de Florence de 1498 à 1512, a observé de près les princes de son temps lors de ses missions diplomatiques, notamment César Borgia, fils du pape Alexandre VI, qui lui sert de modèle. Il écrit dans la lettre à Francesco Vettori du 10 décembre 1513 qu’il a composé un « opuscule De principatibus ».
Le plan de l’ouvrage
| Chapitres | Thème |
|---|---|
| I-XI | Les différents types de principautés et la manière de les acquérir et de les conserver |
| XII-XIV | Les armes : armées mercenaires, auxiliaires et propres |
| XV-XXIII | Les qualités et la conduite du prince |
| XXIV-XXVI | La situation de l’Italie, la fortune, l’exhortation à libérer l’Italie |
Chapitres I à XI : les principautés
Machiavel commence par une classification : « Tous les États, toutes les seigneuries qui ont eu et ont commandement sur les hommes ont été et sont ou républiques ou principautés » (chap. I). Il laisse les républiques de côté (il les étudie dans les Discours sur la première décade de Tite-Live) et distingue :
| Type | Caractéristique | Difficulté |
|---|---|---|
| Héréditaires | Le prince succède à ses ancêtres | Faible : il suffit de ne pas bouleverser les coutumes |
| Mixtes (conquises et annexées) | Un territoire nouveau s’ajoute à un ancien | Maintenir la conquête : s’y installer, envoyer des colonies |
| Nouvelles, acquises par sa propre virtù et ses armes | Moïse, Cyrus, Romulus, Thésée | Difficiles à acquérir, faciles à garder |
| Nouvelles, acquises par la fortune et les armes d’autrui | César Borgia | Faciles à acquérir, difficiles à garder |
| Acquises par le crime | Agathocle de Syracuse, Oliverotto da Fermo | Il faut faire toutes les cruautés d’un coup |
| Civiles | Le prince est élu par le peuple ou les grands | Il vaut mieux s’appuyer sur le peuple |
| Ecclésiastiques | États du pape | Maintenues par les institutions religieuses |
Le chapitre VII sur César Borgia est central : Machiavel admire son énergie et son habileté, mais montre qu’il a échoué parce qu’il dépendait de la fortune de son père. Le chapitre VIII distingue les cruautés bien employées (faites d’un seul coup, par nécessité, puis converties en bienfaits) et les cruautés mal employées (qui augmentent avec le temps).
Chapitres XII à XIV : les armes
« Les principaux fondements de tous les États sont les bonnes lois et les bonnes armes » (chap. XII). Machiavel condamne les mercenaires, « désunis, ambitieux, sans discipline, infidèles », qu’il rend responsables de la ruine de l’Italie. Le prince doit avoir ses propres armes, une armée de citoyens. Il ne doit avoir d’autre objet ni d’autre pensée que la guerre et son organisation (chap. XIV).
Chapitres XV à XXIII : la conduite du prince
La vérité effective de la chose
Le chapitre XV contient la déclaration de méthode : « Il m’a paru plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que l’imagination qu’on s’en fait. » Beaucoup ont imaginé des républiques et des principautés qui n’ont jamais existé ; mais « il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre » que celui qui veut être bon en tout se perd parmi tant d’hommes qui ne le sont pas. Le prince doit donc « apprendre à pouvoir n’être pas bon ».
Libéralité et parcimonie (XVI)
Mieux vaut avoir la réputation d’être avare que de ruiner l’État pour paraître généreux, puis devoir accabler le peuple d’impôts.
Être aimé ou être craint (XVII)
« Il est bien plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on doit renoncer à l’un des deux. » Les hommes sont « ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs », et l’amour se rompt facilement ; la crainte tient par la peur du châtiment. Mais le prince doit éviter d’être haï : il ne doit toucher ni aux biens ni aux femmes de ses sujets, car « les hommes oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine ».
Le renard et le lion (XVIII)
Il y a deux manières de combattre : par les lois, propre à l’homme, et par la force, propre aux bêtes. Le prince doit savoir user des deux, et, parmi les bêtes, imiter le renard et le lion : « le lion ne se défend pas des filets, le renard ne se défend pas des loups ». Il ne doit pas tenir sa parole quand cela lui nuit. Il doit paraître pitoyable, fidèle, humain, intègre, religieux, et savoir ne pas l’être si nécessaire. « Les hommes jugent plus par les yeux que par les mains » : chacun voit ce que tu parais, peu touchent ce que tu es.
Éviter le mépris et la haine (XIX-XXIII)
Le prince doit éviter d’être méprisé (changeant, léger, efféminé, pusillanime). Les forteresses ne valent pas l’affection du peuple. Il doit choisir de bons ministres et fuir les flatteurs.
Chapitres XXIV à XXVI : fortune et exhortation
Le chapitre XXV pose le problème de la fortune : la fortune est « l’arbitre de la moitié de nos actions », mais elle nous laisse gouverner l’autre moitié. Elle est comparée à un fleuve en crue qu’on peut contenir en construisant à l’avance digues et levées. La virtù (énergie, intelligence, capacité d’adaptation) consiste à s’accorder aux temps. Machiavel ajoute une image restée célèbre : la fortune est femme, et il vaut mieux être impétueux que circonspect.
Le chapitre XXVI est une exhortation lyrique à libérer l’Italie des « barbares », qui se termine sur des vers de Pétrarque.
Ce que dit et ne dit pas Le Prince
| Idée reçue | Ce que dit le texte |
|---|---|
| « La fin justifie les moyens » | La formule n’y figure pas. Machiavel dit qu’on juge les actions du prince à leur résultat (chap. XVIII) |
| Éloge de la cruauté gratuite | La cruauté n’est admise que si elle est nécessaire, rapide et utile à l’État |
| Manuel du tyran | Machiavel préfère la république (Discours) ; Le Prince traite d’un cas particulier, l’État nouveau en temps de crise |
| Immoralisme | Il distingue la politique de la morale privée, sans nier cette dernière |
Rousseau lira le livre comme une satire : « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples » (Du contrat social, III, 6). Frédéric II de Prusse écrit un Anti-Machiavel (1740), revu par Voltaire. Le mot « machiavélique » est devenu synonyme de ruse sans scrupule, ce qui trahit en partie la pensée de son auteur. Sur l’auteur et ses autres œuvres, voir Machiavel ; sur l’opposition avec l'Institution du prince chrétien, voir Érasme.
Questions fréquentes
À qui Le Prince est-il dédié ?
À Laurent de Médicis (1492-1519), duc d’Urbino, petit-fils de Laurent le Magnifique. Machiavel espérait retrouver un emploi auprès des Médicis.
Machiavel a-t-il écrit « la fin justifie les moyens » ?
Non. Cette formule n’apparaît pas dans Le Prince. Machiavel écrit que, pour les actions des princes, on regarde le résultat, ce qui en est une idée voisine mais plus nuancée.
Pourquoi Le Prince est-il un livre fondateur ?
Parce qu’il analyse le pouvoir tel qu’il s’exerce réellement, en séparant la politique de la théologie et de la morale. C’est souvent considéré comme l’acte de naissance de la science politique moderne.