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Philosophie · Œuvres et textes clés

Léviathan de Hobbes

Le Léviathan (1651) est le grand traité politique de Thomas Hobbes. Il montre que les hommes, pour échapper à la guerre de tous contre tous, doivent instituer par contrat un souverain au pouvoir absolu.

Mis à jour le 6 min de lecture

Léviathan, ou la Matière, la Forme et la Puissance d’une République ecclésiastique et civile (Leviathan, or the Matter, Forme and Power of a Common-Wealth Ecclesiasticall and Civil) est publié à Londres en 1651 par Thomas Hobbes (1588-1679), alors en exil à Paris. L’Angleterre sort de la guerre civile (1642-1651) et le roi Charles Ier a été exécuté en 1649. Le livre veut montrer, par une démonstration rigoureuse inspirée de la géométrie, pourquoi les hommes doivent obéir à un pouvoir souverain unique. Une version latine paraît en 1668. C’est l’un des textes fondateurs de la théorie du contrat social et de la pensée moderne de l'État.

Le titre et le frontispice

Le Léviathan est un monstre marin de la Bible, évoqué dans le livre de Job (chapitre 41) : « Il n’y a sur la terre aucune puissance qui puisse lui être comparée. » Hobbes en fait l’image de l’État, « ce dieu mortel auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection ».

Le célèbre frontispice, gravé par Abraham Bosse sur les indications de Hobbes, montre un géant couronné qui domine un paysage de campagne et une ville. Son corps est composé de centaines de petits personnages : ce sont les sujets, qui forment ensemble le corps de l’État. Il tient dans la main droite une épée (le pouvoir civil) et dans la gauche une crosse (le pouvoir religieux). En dessous, deux colonnes de panneaux opposent les symboles du pouvoir temporel et ceux du pouvoir ecclésiastique.

Le plan

PartieTitreChapitresContenu
IDe l’homme1-16Sensation, imagination, langage, raison, passions, état de nature, lois de nature
IIDe la République17-31Institution de l’État, droits du souverain, libertés des sujets, lois civiles
IIIDe la République chrétienne32-43Interprétation de l’Écriture, rapports entre religion et pouvoir civil
IVDu royaume des ténèbres44-47Critique de l’Église romaine, de la scolastique et des superstitions

Partie I : de l’homme

L’introduction compare l’État à un homme artificiel, plus grand et plus fort que l’homme naturel, dont le souverain est l’âme, les magistrats les articulations, les récompenses et châtiments les nerfs. Pour le comprendre, il faut d’abord comprendre ses matériaux : les hommes.

Hobbes expose une psychologie mécaniste : la sensation est un mouvement produit par les objets sur nos organes ; l’imagination est une « sensation en voie de dégradation » ; la raison est un calcul (addition et soustraction de noms) ; les passions sont des mouvements de désir et d’aversion. L’homme est animé par « un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, qui ne cesse qu’à la mort » (chap. XI).

Chapitre XIII : l’état de nature

C’est le chapitre le plus célèbre. Les hommes sont égaux par nature, car « le plus faible a assez de force pour tuer le plus fort ». De cette égalité naît l’espérance égale d’atteindre ses fins, donc la rivalité. Trois causes de querelle : la rivalité, la méfiance, la fierté. Tant que les hommes vivent sans pouvoir commun qui les tienne en respect, ils sont dans une guerre de chacun contre chacun. Dans cet état, il n’y a ni agriculture, ni industrie, ni arts, ni lettres, ni société, « et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuels d’une mort violente ; la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale, et brève » (traduction Tricaud).

Il n’y a, dans cet état, ni juste ni injuste : « là où il n’est pas de pouvoir commun, il n’est pas de loi ; là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice ».

Chapitres XIV-XV : les lois de nature

Le droit de nature est la liberté de chacun d’user de sa puissance pour préserver sa vie. Une loi de nature est un précepte découvert par la raison, qui interdit de faire ce qui détruit sa vie. Hobbes en énumère dix-neuf, dont les trois premières :

  1. rechercher la paix et la poursuivre ; et, si on ne peut l’obtenir, se défendre par tous les moyens ;
  2. consentir, si les autres y consentent aussi, à se dessaisir de son droit sur toutes choses, et se contenter d’autant de liberté à l’égard des autres qu’on en accorderait aux autres à son égard ;
  3. exécuter les conventions qu’on a passées : c’est là l’origine de la justice.

Chapitre XVI : la personne et la représentation

Hobbes développe une théorie de la représentation : une multitude devient une seule personne quand elle est représentée par un seul homme ou une seule assemblée, avec le consentement de chacun. Le représentant est l'acteur, les représentés sont les auteurs de ses actes.

Partie II : de la République

Chapitre XVII : l’institution de l’État

Les lois de nature ne suffisent pas, car « les conventions, sans le glaive, ne sont que des mots ». Le seul moyen d’établir un pouvoir commun est que chacun dise à chacun : « J’autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. » La multitude ainsi unie en une personne est l’État, Civitas en latin.

Les droits du souverain (chap. XVIII)

Le souverain n’est pas partie au contrat : il ne peut donc le violer, et les sujets ne peuvent se libérer de lui. Il est juge des doctrines, fait les lois, rend la justice, décide de la guerre et de la paix, choisit ses ministres. Ses droits sont indivisibles : un pouvoir partagé, c’est la guerre civile.

La liberté des sujets (chap. XXI)

La liberté des sujets réside dans le silence de la loi : tout ce que le souverain n’a pas réglé leur est permis (commercer, choisir sa résidence, son métier, l’éducation de ses enfants). Un sujet ne peut être obligé de se tuer, ni de s’accuser lui-même. L’obligation envers le souverain dure aussi longtemps que celui-ci est capable de protéger ses sujets.

Parties III et IV : la religion

Près de la moitié du livre porte sur la religion, ce qu’on oublie souvent. Hobbes soutient que le souverain civil doit être aussi le chef de l’Église et l’interprète autorisé de l’Écriture : il ne peut y avoir deux pouvoirs, sinon les sujets seront déchirés entre l’obéissance à Dieu et au prince. Il critique violemment la prétention du pape à un pouvoir temporel et la scolastique, qu’il assimile à un « royaume des ténèbres ».

Ces thèses valent à Hobbes des accusations d'athéisme. Après le grand incendie de Londres (1666), une commission parlementaire envisage d’enquêter sur le Léviathan.

Postérité

Le Léviathan fonde la tradition contractualiste que discutent Locke, Spinoza, Rousseau et Kant. On y trouve les notions modernes de souveraineté, de représentation et d'État comme personne artificielle. Carl Schmitt, Leo Strauss, Michael Oakeshott et Quentin Skinner l’ont relu au XXe siècle. Le livre est aussi une source de la théorie des relations internationales dite « réaliste ».

Questions fréquentes

Que représente le Léviathan ?

L’État, comparé au monstre biblique du livre de Job parce que sa puissance est sans égale sur terre. Hobbes l’appelle « dieu mortel » et « homme artificiel ».

Que contient le chapitre XIII du Léviathan ?

La description de l’état de nature comme « guerre de chacun contre chacun », où la vie est « solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève ». C’est le passage le plus cité du livre.

Le Léviathan défend-il la monarchie absolue ?

Il défend la souveraineté absolue, qui peut être exercée par un roi ou par une assemblée. Hobbes préfère la monarchie, mais sa théorie a pu servir à justifier l’obéissance au gouvernement de Cromwell.

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