Philosophie · Œuvres et textes clés
Le Deuxième Sexe
Le Deuxième Sexe (1949) est l’essai de Simone de Beauvoir qui analyse la condition des femmes. Il montre que la féminité n’est pas une nature mais une construction : « On ne naît pas femme : on le devient. »
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Le Deuxième Sexe est publié par Gallimard en 1949 en deux tomes, par Simone de Beauvoir (1908-1986). Des extraits paraissent d’abord dans la revue Les Temps modernes. Le livre provoque un scandale immédiat : François Mauriac écrit à un collaborateur des Temps modernes qu’il sait désormais tout du « vagin de votre patronne ». Il est mis à l’Index par le Vatican en 1956. Il s’en vend pourtant 22 000 exemplaires la première semaine. Traduit dans de nombreuses langues, il est devenu l’un des textes fondateurs du féminisme contemporain. Cette fiche présente l’ouvrage ; la fiche consacrée à l’auteure présente sa vie et l’ensemble de son œuvre.
La question de départ
L’introduction pose la question : « Qu’est-ce qu’une femme ? » Beauvoir constate que l’homme ne se pose jamais la question de ce qu’est un homme : il se pense comme le sujet neutre, l’humain en général. La femme, elle, est définie par rapport à lui. « Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle ; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu : elle est l’Autre. »
Pourquoi les femmes ont-elles accepté cette situation ? Parce qu’elles ne forment pas un groupe séparé (comme une classe ou un peuple), qu’elles sont dispersées parmi les hommes, liées à eux par l’économie, la famille et l’affection, et qu’elles trouvent parfois avantage à cette dépendance.
Le cadre philosophique
Beauvoir analyse la condition féminine du point de vue de l'existentialisme : chaque être humain est une liberté qui se projette dans l’avenir par des projets (transcendance). Lorsqu’il est réduit à la répétition, à la vie biologique, à l’état de chose (immanence), c’est une dégradation de l’existence. La situation des femmes est celle d’êtres libres auxquels on impose de vivre dans l’immanence. Voir L’Être et le Néant.
Tome I : Les faits et les mythes
| Partie | Titre | Contenu |
|---|---|---|
| Première partie | Destin | Critique des explications par la biologie, la psychanalyse et le matérialisme historique |
| Deuxième partie | Histoire | Histoire de la condition des femmes de la préhistoire au XXe siècle |
| Troisième partie | Mythes | Les mythes masculins sur la femme, et cinq écrivains : Montherlant, D. H. Lawrence, Claudel, Breton, Stendhal |
Destin
Beauvoir examine trois explications de l’infériorité des femmes :
- la biologie : les différences physiologiques existent (gestation, force musculaire), mais elles ne suffisent pas à fonder une hiérarchie ; les faits biologiques n’ont de sens que dans un contexte social ;
- la psychanalyse : elle décrit bien certaines expériences, mais elle prend le point de vue masculin et fait de la sexualité un destin ;
- le matérialisme historique (Engels) : il éclaire le lien entre propriété privée et oppression des femmes, mais ne suffit pas à expliquer pourquoi la femme est devenue l’Autre.
Histoire
L’oppression des femmes ne découle pas d’un événement unique. Beauvoir retrace leur histoire : dans les sociétés de chasse, la maternité les assigne à la répétition, tandis que l’homme se projette par l’outil et le risque ; l’apparition de la propriété privée et de l’héritage renforce leur assujettissement. Elle souligne ensuite les conquêtes modernes : droit de vote (en France en 1944), accès au travail salarié, contraception (alors encore interdite en France).
Mythes
Les hommes ont projeté sur la femme leurs peurs et leurs désirs : elle est tour à tour mère, nature, chair, mystère, muse, sorcière, Ève tentatrice et Vierge pure. Ces mythes contradictoires montrent qu’elle n’est pas pensée comme un sujet, mais comme un miroir de l’homme.
Tome II : L’expérience vécue
Le second tome s’ouvre sur la phrase la plus célèbre du livre : « On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. »
| Partie | Titre | Chapitres |
|---|---|---|
| Première partie | Formation | L’enfance, la jeune fille, l’initiation sexuelle, la lesbienne |
| Deuxième partie | Situation | La femme mariée, la mère, la vie de société, prostituées et hétaïres, de la maturité à la vieillesse, situation et caractère de la femme |
| Troisième partie | Justifications | La narcissiste, l’amoureuse, la mystique |
| Quatrième partie | Vers la libération | La femme indépendante |
Beauvoir décrit comment la petite fille apprend à être passive, à plaire, à se considérer comme un objet ; comment le mariage et les tâches domestiques, répétitives et sans fin, enferment la femme dans l’immanence ; comment la maternité, présentée comme accomplissement naturel, peut être une servitude quand elle est imposée. Elle analyse ensuite les « justifications » par lesquelles certaines femmes tentent de donner un sens à leur situation (narcissisme, amour absolu, mysticisme), qui sont autant d’impasses.
La conclusion plaide pour l'indépendance économique des femmes, condition de leur liberté, et pour des relations fraternelles entre les sexes : « Il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté au sein du monde donné ; pour remporter cette suprême victoire, il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité. »
Réception et postérité
| Période | Réception |
|---|---|
| 1949 | Scandale, attaques de la presse catholique, de droite et communiste |
| 1953 | Traduction anglaise (The Second Sex), succès aux États-Unis |
| Années 1960-1970 | Référence du mouvement de libération des femmes (Betty Friedan, Kate Millett) |
| Années 1990 | La phrase « on ne naît pas femme » est relue par les théories du genre (Judith Butler) |
Beauvoir s’engage elle-même dans le féminisme militant à partir de 1970 : elle signe en 1971 le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté, et cofonde la même année l’association Choisir avec Gisèle Halimi. Sa distinction entre la femelle biologique et la femme sociale annonce la distinction entre sexe et genre, même si elle n’emploie pas ce dernier terme.
Questions fréquentes
Que signifie « On ne naît pas femme : on le devient » ?
Que la féminité n’est pas une essence naturelle, mais le produit d’une éducation et d’une société qui apprennent aux filles à se conduire comme on attend que des femmes se conduisent.
Pourquoi le livre s’appelle-t-il Le Deuxième Sexe ?
Parce que la femme y est décrite comme définie par rapport à l’homme, considéré comme le premier sexe, la norme, le sujet. Elle est l’Autre, le sexe second.
Le Deuxième Sexe est-il toujours d’actualité ?
Certaines analyses sont datées (sur la biologie ou la maternité), mais sa thèse centrale, la construction sociale de la féminité, reste au cœur des débats féministes et des études de genre.