Philosophie · Œuvres et textes clés
Les Essais de Montaigne
Les Essais sont l’œuvre unique de Michel de Montaigne, publiée de 1580 à 1595. En 107 chapitres, il s’y « essaie » sur tous les sujets pour se peindre lui-même et, à travers lui, la condition humaine.
Mis à jour le 5 min de lecture
Les Essais sont l’œuvre de toute une vie. Michel de Montaigne (1533-1592) commence à les écrire vers 1572, après s’être retiré en 1571 dans la « librairie » (bibliothèque) de la tour de son château, en Périgord. Il les publie, les augmente et les corrige jusqu’à sa mort. Le livre invente un genre, l'essai, et une manière nouvelle de philosopher : à la première personne, sans système, en mettant à l’épreuve son jugement sur toutes sortes de sujets. « Je suis moi-même la matière de mon livre » (« Au lecteur »).
Pourquoi « essais » ?
Le mot essai signifie au XVIe siècle épreuve, tentative, expérience, et aussi « goûter » un mets. Montaigne ne présente pas des traités achevés, mais des essais de son jugement : « C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles » (II, 10). Il pèse les opinions, les compare, les met à l’épreuve, sans prétendre conclure. Sa devise, gravée sur une médaille en 1576, est une question : « Que sais-je ? », accompagnée d’une balance aux plateaux égaux.
Les éditions
| Date | Édition | Contenu |
|---|---|---|
| 1580 | Bordeaux, Simon Millanges | Livres I et II |
| 1582 | Bordeaux | Deuxième édition, légèrement augmentée |
| 1588 | Paris, Abel L’Angelier | Livres I et II augmentés, et livre III (nouveau) ; plus de 600 additions |
| 1588-1592 | « Exemplaire de Bordeaux » | Exemplaire de 1588 couvert d’ajouts manuscrits de Montaigne |
| 1595 | Paris, posthume | Édition établie par Marie de Gournay, sa « fille d’alliance », et Pierre de Brach |
Les éditeurs modernes signalent par des lettres les trois couches du texte : [A] pour le texte de 1580, [B] pour les ajouts de 1588, [C] pour les ajouts postérieurs (exemplaire de Bordeaux ou édition de 1595). Montaigne ajoute plus qu’il ne corrige : « J’ajoute, mais je ne corrige pas » (III, 9).
La structure
Le livre compte 107 chapitres de longueur très inégale (de deux pages à plus de deux cents) :
| Livre | Nombre de chapitres | Caractère |
|---|---|---|
| I | 57 | Chapitres souvent courts, partant d’exemples et de lectures |
| II | 37 | Contient l'« Apologie de Raymond Sebond », le plus long |
| III | 13 | Chapitres longs, plus personnels et plus libres |
Les titres annoncent souvent un sujet que le chapitre quitte vite : « Des coches » (III, 6) parle surtout de la conquête de l’Amérique. Montaigne revendique cette allure « à sauts et à gambades ».
Les chapitres les plus célèbres
| Chapitre | Thème |
|---|---|
| « Au lecteur » | Avertissement : « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre » |
| I, 20 « Que philosopher, c’est apprendre à mourir » | Méditer la mort pour s’en libérer, d’inspiration stoïcienne |
| I, 26 « De l’institution des enfants » | Éducation : « une tête bien faite plutôt que bien pleine » |
| I, 28 « De l’amitié » | Son amitié avec La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » |
| I, 31 « Des cannibales » | Les Indiens du Brésil ; relativité de la barbarie |
| II, 12 « Apologie de Raymond Sebond » | Critique sceptique de la raison et de la connaissance |
| III, 2 « Du repentir » | « Je ne peins pas l’être, je peins le passage » |
| III, 6 « Des coches » | Condamnation de la cruauté des conquistadors |
| III, 13 « De l’expérience » | Art de vivre, connaissance de soi, éloge de la vie ordinaire |
Les grands thèmes
La peinture de soi
Montaigne veut « se peindre » tel qu’il est, avec ses goûts, ses humeurs, ses maladies (la gravelle, les calculs rénaux). Ce n’est pas de l’égotisme : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (III, 2). En s’observant lui-même, il observe l’homme. Le moi est changeant, divers, contradictoire : « Nous sommes tous de lopins et d’une contexture si informe et diverse que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu » (II, 1).
Le scepticisme
L'« Apologie de Raymond Sebond », présentée comme la défense d’un théologien catalan du XVe siècle, devient une critique radicale de la raison humaine. Montaigne y rabaisse la présomption de l’homme, qui se croit supérieur aux animaux, montre la contradiction des philosophes, la faiblesse des sens, la diversité des coutumes. Il s’inspire du scepticisme de Sextus Empiricus, découvert vers 1576. Sa conclusion : seule la grâce divine peut élever l’homme au-dessus de lui-même.
La coutume et l’autre
Montaigne montre la force de la coutume, « maîtresse d’école violente et traîtresse », qui nous fait trouver naturel ce qui n’est qu’habituel. Dans « Des cannibales », après avoir décrit les mœurs des Tupinamba du Brésil (et rencontré trois d’entre eux à Rouen en 1562), il conclut : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. » Les Européens, qui torturent au nom de la religion, sont plus barbares que ceux qui mangent leurs ennemis morts. Voir altérité.
La mort et la vie
Le premier Montaigne, stoïcien, veut « apprendre à mourir ». Le dernier Montaigne, plus épicurien, veut apprendre à vivre : « Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos » (III, 13). Il faut jouir de la vie avec mesure, suivre la nature, accepter son corps. « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors. » Les dernières lignes des Essais sont un éloge des vies « qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ».
L’éducation
Montaigne critique la pédagogie de son temps, qui farcit la mémoire sans former le jugement. Il veut un précepteur « qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine », qui fasse discuter l’élève, voyager, lire avec esprit critique. « Savoir par cœur n’est pas savoir. »
Le style
Montaigne écrit en français, et non en latin comme les savants de son temps. Son style est vif, concret, plein d’images et de citations latines (Lucrèce, Sénèque, Plutarque, Horace), qu’il intègre et commente. « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche. »
Postérité
Les Essais sont lus et discutés par Pascal, qui les critique tout en leur empruntant beaucoup (voir les Pensées), par Descartes, les libertins, les moralistes, Rousseau, Nietzsche, Stefan Zweig. Ils sont mis à l’Index en 1676. Le genre de l’essai a connu une immense fortune, notamment en Angleterre avec Francis Bacon, qui publie ses Essays en 1597. Voir aussi l'humanisme.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il de chapitres dans les Essais ?
107, répartis en trois livres : 57 dans le livre I, 37 dans le livre II et 13 dans le livre III.
Quelle édition des Essais faut-il lire ?
Les éditions savantes suivent soit l’exemplaire de Bordeaux, soit l’édition posthume de 1595. Pour une première lecture, une édition en français modernisé, avec traduction des citations latines, facilite beaucoup l’accès.
Que signifie « Que sais-je ? » ?
C’est la devise de Montaigne, qui exprime le doute sceptique : plutôt qu’affirmer « je ne sais rien », qui serait encore une certitude, il pose une question qui laisse le jugement en suspens.