Philosophie · Concepts clés
Le contrat social
Le contrat social est la théorie selon laquelle la société politique et l’autorité de l’État reposent sur un accord, réel ou hypothétique, entre des individus qui sortent de l’état de nature.
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La théorie du contrat social (ou contractualisme) répond à une question centrale de la philosophie politique : qu’est-ce qui rend un pouvoir légitime ? Pourquoi devrais-je obéir à l'État ? Plutôt que de fonder l’autorité sur Dieu, la tradition ou la force, les théoriciens du contrat la fondent sur le consentement d’individus libres et égaux. Elle domine la pensée politique des XVIIe et XVIIIe siècles avec Hobbes, Locke et Rousseau, et a été renouvelée au XXe siècle par John Rawls.
La structure de l’argument
Toutes les théories du contrat suivent un même schéma en trois temps :
- L’état de nature : à quoi ressemblerait la vie humaine sans État ? Quels droits les hommes y auraient-ils ?
- Le pacte : pourquoi et comment les hommes en sortent-ils ? À quoi renoncent-ils ?
- L’état civil : quel pouvoir en résulte, quelles sont ses limites, quand peut-on lui résister ?
L’état de nature n’est pas, pour la plupart de ces auteurs, une période historique : c’est une fiction méthodologique, qui permet de penser ce qu’est le pouvoir en imaginant son absence. Rousseau prévient : « Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question » (Discours sur l’origine de l’inégalité, 1755).
Hobbes : la sécurité avant tout
Pour Thomas Hobbes (Léviathan, 1651), l’état de nature est un état de guerre de chacun contre chacun. Les hommes, égaux et rivaux, vivent dans la peur de la mort violente. Pour en sortir, chacun transfère tous ses droits à un souverain absolu qui assurera la paix. Le contrat est passé entre les sujets, non avec le souverain, qui n’est donc lié par aucun engagement. Seul le droit de défendre sa vie est inaliénable.
Locke : protéger les droits naturels
Pour John Locke (Second Traité du gouvernement civil, 1690), l’état de nature n’est pas une guerre : les hommes y possèdent déjà des droits naturels (vie, liberté, biens, qu’il réunit sous le nom de propriété), connus par la raison. Mais chacun y est juge de sa propre cause, ce qui rend la vie incertaine. Le contrat crée un pouvoir limité, chargé de protéger ces droits. S’il les viole, le peuple a un droit de résistance et peut le renverser. Locke inspire les révolutions anglaise (1688) et américaine.
Rousseau : rester libre en obéissant
Pour Jean-Jacques Rousseau, l’homme naturel est solitaire, indépendant, sans morale ni malice. C’est la société qui a créé l’inégalité, avec la propriété. Le Contrat social (1762) cherche une association légitime où chacun, « s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». La solution : l’aliénation totale de chaque associé à la communauté, qui produit un corps politique gouverné par la volonté générale. Le peuple est souverain ; les gouvernants ne sont que ses commis. Voir l’analyse de l’œuvre : Du contrat social.
Tableau comparatif
| Hobbes | Locke | Rousseau | |
|---|---|---|---|
| Œuvre | Léviathan (1651) | Second Traité (1690) | Du contrat social (1762) |
| État de nature | Guerre de tous contre tous | Paix précaire, droits naturels | Isolement, indépendance, innocence |
| Motif du contrat | Peur de la mort, sécurité | Protection de la propriété | Préserver la liberté |
| Ce qu’on cède | Tous ses droits (sauf la vie) | Le droit de se faire justice | Tout, à la communauté entière |
| Souverain | Un homme ou une assemblée, absolu | Le législatif, limité | Le peuple lui-même |
| Résistance | Quasi impossible | Légitime contre le tyran | Le peuple peut changer le gouvernement |
| Régime favorisé | Monarchie absolue | Monarchie limitée, parlementaire | République (souveraineté populaire) |
Kant et Rawls
Kant fait du contrat originaire une idée de la raison : une loi est juste si un peuple entier aurait pu y consentir. Au XXe siècle, John Rawls (Théorie de la justice, 1971) reprend le contractualisme : il imagine des individus placés derrière un « voile d’ignorance », ignorant leur place future dans la société, qui choisiraient des principes de justice équitables.
Les critiques
- Hume (Du contrat originel, 1748) : aucun gouvernement n’a jamais été fondé sur un contrat réel ; l’obéissance repose sur l’habitude et l’utilité. Le consentement tacite est une fiction : un paysan pauvre qui ne connaît ni langue ni métier étrangers n’est pas libre de quitter son pays.
- Hegel : l’État n’est pas une association d’individus fondée sur leur arbitraire, mais une réalité éthique supérieure.
- Marx : le contrat masque des rapports de domination économique.
- Critiques féministes : Carole Pateman (Le Contrat sexuel, 1988) montre que le contrat social a supposé l’exclusion et la subordination des femmes.
Questions fréquentes
Le contrat social a-t-il réellement été signé ?
Non. Pour la plupart des auteurs, c’est une hypothèse qui permet de juger la légitimité d’un pouvoir : un pouvoir est légitime si des individus libres et raisonnables auraient pu y consentir.
Quelle est la différence entre Hobbes et Rousseau ?
Hobbes cherche la sécurité et confie le pouvoir à un souverain absolu distinct du peuple. Rousseau cherche la liberté et fait du peuple lui-même le souverain, à travers la volonté générale.
Qu’est-ce que l’état de nature ?
C’est la condition hypothétique des hommes sans gouvernement ni lois. Sa description varie selon les auteurs : guerre chez Hobbes, paix fragile chez Locke, solitude innocente chez Rousseau.