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Philosophie · Concepts clés

La banalité du mal

La « banalité du mal » est une expression d’Hannah Arendt : des crimes immenses peuvent être commis par des hommes ordinaires, non par sadisme ou idéologie, mais par absence de pensée.

Mis à jour le 4 min de lecture

L’expression banalité du mal apparaît dans le sous-titre du livre d'Hannah Arendt (1906-1975), Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (Eichmann in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil, 1963). Arendt y rend compte du procès d'Adolf Eichmann, l’un des principaux organisateurs de la déportation des Juifs d’Europe vers les camps d’extermination. Sa thèse, qui a fait scandale, est que l’accusé n’était ni un monstre ni un fanatique, mais un homme « terriblement normal », dont le trait principal était l'incapacité de penser.

Le procès Eichmann

DateÉvénement
1942Eichmann, responsable de la section IV B4 de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA), participe à la conférence de Wannsee
1942-1945Organise les déportations de Juifs de toute l’Europe
1945-1950Après la guerre, se cache, puis fuit en Argentine
Mai 1960Enlevé à Buenos Aires par les services israéliens
Avril-août 1961Procès à Jérusalem
Décembre 1961Condamné à mort
31 mai-1er juin 1962Exécuté par pendaison

Arendt assiste au procès comme envoyée spéciale du magazine The New Yorker, où ses articles paraissent en février-mars 1963, avant d’être réunis en livre.

Ce qu’Arendt a vu

Arendt s’attendait à trouver un monstre. Elle découvre un bureaucrate médiocre, soucieux de son avancement, qui parle par clichés et formules toutes faites, incapable de s’exprimer autrement que dans le « langage administratif » (Amtssprache). Eichmann affirme n’avoir rien contre les Juifs personnellement, n’avoir fait qu'obéir aux ordres et accomplir son devoir. Il cite même Kant et l’impératif catégorique, qu’il déforme en « agis comme le Führer approuverait que tu agisses ».

Ce qui frappe Arendt n’est pas une méchanceté profonde, mais un manque : l’absence de pensée, l’incapacité à se mettre à la place d’autrui, à juger. « Il ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait », non par bêtise, mais par une forme d’irréflexion (thoughtlessness).

Le sens de la banalité

« Banal » ne veut pas dire que le mal est anodin, ni qu’il est courant, ni que les crimes nazis sont excusables. Arendt veut dire :

  1. Le mal n’a pas de profondeur : il ne naît pas d’une volonté diabolique, d’une méchanceté radicale ; il « se répand comme un champignon à la surface ».
  2. Les exécutants peuvent être ordinaires : un système totalitaire n’a pas besoin de sadiques, mais de fonctionnaires zélés.
  3. Le mal vient de l’absence de pensée : penser, c’est dialoguer avec soi-même, se demander si l’on pourra vivre avec ce que l’on fait. Celui qui ne pense pas n’a pas de limite intérieure.

Arendt écrit en 1963 à Gershom Scholem : « Le mal n’est jamais "radical", il est seulement extrême ; il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. […] Seul le bien a de la profondeur et peut être radical. » Dans Les Origines du totalitarisme (1951), elle parlait encore de « mal radical » à propos des camps.

La controverse

Le livre provoque une violente polémique, notamment aux États-Unis et en Israël :

  • on reproche à Arendt d’avoir minimisé la culpabilité d’Eichmann et son antisémitisme ;
  • on lui reproche surtout quelques pages sur le rôle des conseils juifs (Judenräte) dans l’organisation des déportations, jugées injustes envers les victimes ;
  • son ton ironique choque.

Arendt perd de nombreux amis, dont Scholem. Elle maintient pourtant qu’Eichmann méritait la mort, et le dit à la fin du livre.

Critiques historiques

Des travaux ultérieurs ont nuancé son portrait. Les entretiens Sassen, enregistrés par Eichmann en Argentine dans les années 1950 avec un journaliste néerlandais ancien SS, et étudiés notamment par l’historienne Bettina Stangneth (Eichmann avant Jérusalem, 2011), montrent un homme convaincu et fier de son rôle, antisémite déclaré, qui jouait au procès le rôle du simple fonctionnaire. Cela ne réfute pas forcément le concept, mais montre qu’Eichmann en était peut-être un mauvais exemple.

Portée du concept

La notion a influencé la réflexion sur l’obéissance et les crimes de masse :

  • L’expérience de Milgram (Yale, à partir de 1961) : une majorité de participants acceptent d’administrer ce qu’ils croient être des chocs électriques dangereux à un inconnu, sur ordre d’un expérimentateur.
  • Des hommes ordinaires de Christopher Browning (1992) : étude d’un bataillon de policiers allemands, pères de famille, devenus exécuteurs de Juifs en Pologne.
  • La réflexion sur la responsabilité individuelle dans les organisations : « je n’ai fait qu’obéir » n’est pas une excuse (principe affirmé au procès de Nuremberg).

Pour Arendt, la leçon est que la faculté de juger et de penser par soi-même est une condition de la moralité, surtout « dans les temps sombres ». Voir aussi la Shoah et la montée des totalitarismes.

Questions fréquentes

Que veut dire la banalité du mal ?

Que des crimes monstrueux peuvent être commis par des personnes ordinaires, sans méchanceté particulière, parce qu’elles obéissent et cessent de penser à ce qu’elles font.

Hannah Arendt excuse-t-elle Eichmann ?

Non. Elle juge qu’il est pleinement responsable et approuve sa condamnation à mort. Elle refuse seulement d’en faire un monstre, parce que cela empêcherait de comprendre comment de tels crimes deviennent possibles.

Qu’est-ce que l’absence de pensée selon Arendt ?

C’est l’incapacité de s’arrêter pour réfléchir à ce que l’on fait, de dialoguer avec soi-même et de se mettre à la place d’autrui. Ce n’est pas un manque d’intelligence : on peut être habile et ne pas penser.

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