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Philosophie · Concepts clés

Le solipsisme

Le solipsisme est la thèse selon laquelle seul existe, ou seul peut être connu avec certitude, mon propre esprit. Le monde et les autres ne seraient que mes représentations.

Mis à jour le 4 min de lecture

Le solipsisme (du latin solus, « seul », et ipse, « soi-même ») est la position selon laquelle il n’existe rien d’autre que moi, mes pensées et mes sensations, ou du moins que je ne peux être certain de rien d’autre. Les objets, les autres personnes, le monde entier ne seraient que des contenus de ma conscience, comme dans un rêve. Presque aucun philosophe ne l’a défendu sérieusement ; mais il est une menace que de nombreuses philosophies doivent écarter, et une expérience de pensée qui éclaire les limites de la connaissance.

Les formes du solipsisme

FormeThèseStatut
MétaphysiqueSeul mon esprit existe ; le reste est ma représentationPresque jamais soutenu
ÉpistémologiqueJe ne peux connaître avec certitude que mes propres états mentauxPosition sceptique sérieuse
MéthodologiqueLa philosophie doit partir de ce qui est donné à ma conscienceDémarche de Descartes, de Husserl

Le point de départ cartésien

Le solipsisme menace toute philosophie qui part du sujet. Dans les Méditations métaphysiques (1641), Descartes doute de tout : des sens, du monde, de son corps, des vérités mathématiques. Il ne trouve qu’une certitude : « je pense, donc je suis » (voir cogito ergo sum). Au terme de la deuxième Méditation, il est certain de sa propre existence comme chose pensante, mais de rien d’autre.

Descartes ne reste pas enfermé : il prouve l’existence de Dieu, qui, étant parfait, ne peut le tromper, et garantit l’existence du monde extérieur. Mais pour ceux qui ne trouvent pas ces preuves convaincantes, la porte du solipsisme reste ouverte.

La célèbre scène de la fenêtre l’illustre : « si je regarde d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, […] je ne manque pas de dire que je vois des hommes […] ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? » (Méditation II). Je juge qu’il y a des hommes ; je ne le vois pas.

Le problème des autres esprits

Une version plus modeste et plus tenace du problème concerne autrui. Je n’ai accès directement qu’à mes pensées et à mes sensations. Des autres, je ne perçois que les corps, les gestes, les paroles. Comment savoir qu’il y a derrière eux une conscience, et non des automates sophistiqués ? C’est le problème des autres esprits.

Réponses classiques :

  • L’argument par analogie (John Stuart Mill) : je constate que chez moi, certains états mentaux causent certains comportements ; voyant chez autrui des comportements semblables, j’en infère des états mentaux semblables. Objection : je généralise à partir d’un seul cas, le mien.
  • L’inférence à la meilleure explication : l’hypothèse que les autres ont un esprit est la plus simple et la plus féconde pour expliquer leur comportement (application du rasoir d’Ockham).
  • La phénoménologie : Husserl, dans les Méditations cartésiennes (1931), cherche à montrer comment l’autre se constitue dans ma conscience comme un autre sujet ; Merleau-Ponty et Sartre soutiennent que nous percevons d’emblée autrui comme sujet, non comme un corps auquel on ajouterait un esprit (voir altérité).

Les réfutations

Wittgenstein : l’impossibilité d’un langage privé

Dans les Recherches philosophiques (publiées en 1953), Wittgenstein soutient qu’un langage privé, dont les mots ne désigneraient que mes sensations intimes, connues de moi seul, est impossible. La signification d’un mot dépend de règles publiques, partagées. Or le solipsiste doit formuler sa thèse dans un langage ; ce langage est appris des autres et suppose une communauté. Le solipsisme se contredit donc en se disant.

L’argument pragmatique

Personne ne vit en solipsiste. Celui qui soutient qu’il est seul au monde cherche pourtant à convaincre ses lecteurs. Le logicien Bertrand Russell rapporte, dans Human Knowledge (1948), qu’une logicienne lui avait écrit être solipsiste, et s’étonnait que d’autres ne le soient pas.

Le sens commun

G. E. Moore, en 1939, lève une main puis l’autre en disant : « voici une main, et en voici une autre ». Il juge cette certitude plus forte que n’importe quelle prémisse d’un argument sceptique.

Solipsisme et culture

Le solipsisme a inspiré de nombreuses fictions : l’idée que le monde est un rêve (Calderón, La vie est un songe, 1635), le « malin génie » de Descartes, le cerveau dans une cuve (Hilary Putnam, 1981), les simulations informatiques (Matrix, 1999). Il ne faut pas le confondre avec l'idéalisme de Berkeley, qui admet l’existence d’autres esprits et de Dieu.

En psychologie, on parle d'égocentrisme chez le jeune enfant (Piaget) pour désigner la difficulté à adopter un autre point de vue, ce qui n’est pas une thèse philosophique.

Questions fréquentes

Le solipsisme peut-il être réfuté ?

Il est difficile de le réfuter logiquement, car toute preuve passe par ma propre conscience. Mais beaucoup de philosophes jugent qu’il se contredit (il doit être exprimé dans un langage public) ou qu’il est intenable en pratique.

Quelle différence entre solipsisme et égoïsme ?

L’égoïsme est une attitude morale : ne penser qu’à soi. Le solipsisme est une thèse sur la connaissance ou sur l’existence : rien n’existe, ou rien n’est connaissable, en dehors de mon esprit.

Descartes était-il solipsiste ?

Non. Il traverse un moment de doute où il n’est certain que de lui-même, mais il en sort en prouvant l’existence de Dieu, puis du monde extérieur.

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