Philosophie · Concepts clés
Le pari de Pascal
Le pari de Pascal est un argument des Pensées : la raison ne pouvant prouver ni réfuter l’existence de Dieu, il serait rationnel de parier qu’il existe, car le gain possible est infini et la perte finie.
Mis à jour le 4 min de lecture
Le pari de Pascal est l’un des arguments les plus célèbres de la philosophie religieuse. Il figure dans un fragment des Pensées de Blaise Pascal (1623-1662), intitulé « Infini rien » (fragment 233 dans l’édition Brunschvicg, 418 dans l’édition Lafuma). Il ne prétend pas démontrer que Dieu existe : il montre que, dans l’incertitude, parier sur son existence est le choix le plus raisonnable. Pascal, qui a fondé avec Fermat le calcul des probabilités en 1654, y applique un raisonnement d’espérance de gain.
Le contexte
Pascal s’adresse au libertin, l’homme du monde indifférent à la religion, joueur, sensible aux arguments rationnels. Il part d’un constat : la raison est impuissante à trancher. « Si il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible » ; nous ne pouvons connaître « ni ce qu’il est, ni s’il est ». Les preuves métaphysiques de Dieu ne convainquent pas.
Mais on ne peut pas se dispenser de choisir : « Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. » Ne pas parier, c’est déjà vivre comme si Dieu n’existait pas.
Le raisonnement pas à pas
- Dieu est ou il n’est pas. La raison ne peut décider.
- Il faut parier, car nous sommes « embarqués » : refuser de choisir revient à parier contre.
- Évaluer les enjeux : on mise sa vie finie, ses plaisirs mondains ; on peut gagner « une infinité de vie infiniment heureuse ».
- Calculer : même si les chances étaient très faibles (une seule contre un nombre fini de chances de perdre), un gain infini l’emporte sur toute mise finie.
- Conclure : « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. »
Le tableau des gains
| Dieu existe | Dieu n’existe pas | |
|---|---|---|
| Parier que Dieu existe (vivre en croyant) | Gain infini : la vie éternelle | Perte finie : quelques plaisirs mondains |
| Parier que Dieu n’existe pas | Perte infinie | Gain fini : quelques plaisirs |
Pascal ajoute qu’en réalité on ne perd presque rien : le croyant sera « fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable ». Ce qu’on abandonne, ce sont les « plaisirs empestés, la gloire, les délices ».
« Cela vous fera croire et vous abêtira »
Le libertin objecte : « J’ai les mains liées et la bouche muette ; je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. » On ne croit pas sur commande. Pascal répond : agissez comme si vous croyiez. Faites comme ceux qui ont commencé ainsi : « en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. »
Le mot « abêtir » a choqué. Il faut le comprendre au sens de Pascal : se défaire de l’orgueil de la raison, plier la « machine » (le corps, l’habitude) pour que les passions, qui sont l’obstacle réel à la foi, s’apaisent. L’habitude prépare le cœur à recevoir la grâce, qui seule donne la foi.
Les objections classiques
| Objection | Contenu |
|---|---|
| Le problème des dieux multiples | Pourquoi parier sur le Dieu chrétien plutôt que sur un autre ? Le pari ne dit pas sur quel dieu miser (objection déjà formulée par Diderot). |
| La foi intéressée | Croire par calcul n’est pas une vraie foi ; un Dieu juste récompenserait-il un croyant par intérêt ? |
| On ne choisit pas de croire | La croyance n’est pas un acte de volonté. Pascal répond par l’habitude. |
| L’infini fausse le calcul | Si n’importe quelle probabilité minuscule donne une espérance infinie, on pourrait justifier n’importe quoi (le « pari » d’un escroc qui promet l’infini). |
| La perte n’est pas nulle | Une vie entière consacrée à une croyance fausse est une perte réelle, intellectuelle et morale. |
Voltaire, dans la 25e des Lettres philosophiques (1734), juge l’argument « un peu indécent et puéril » : « l’intérêt que j’ai à croire une chose n’est pas une preuve de l’existence de cette chose ».
Portée de l’argument
Le pari n’est pas le cœur de l’apologétique pascalienne : il vise seulement à ébranler l’indifférence du libertin et à l’engager dans une recherche. Pour Pascal, Dieu se connaît par le cœur, non par la raison : « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. » Le pari prépare le terrain sans prétendre remplacer la foi. Sa forme a inspiré la théorie de la décision moderne, qui l’étudie comme l’un des premiers raisonnements de choix sous incertitude. Sur le rapport entre raison et foi, voir science et croyance.
Questions fréquentes
Le pari de Pascal prouve-t-il l’existence de Dieu ?
Non. Pascal admet que la raison ne peut ni prouver ni réfuter l’existence de Dieu. Le pari montre seulement qu’il serait plus avantageux, dans l’incertitude, de vivre comme si Dieu existait.
Que signifie « vous êtes embarqué » ?
Que nous ne pouvons pas rester neutres : vivre, c’est déjà parier pour ou contre Dieu, car ne pas choisir revient à vivre comme s’il n’existait pas.
Où se trouve le pari dans les Pensées ?
Dans le fragment « Infini rien », numéroté 233 dans l’édition Brunschvicg, 418 dans l’édition Lafuma et 680 dans l’édition Sellier.