Philosophie · Concepts clés
Rasoir d’Ockham
Le rasoir d’Ockham est un principe de parcimonie : il ne faut pas multiplier les hypothèses sans nécessité. Entre deux explications qui rendent compte des mêmes faits, on préfère la plus économe.
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Le rasoir d’Ockham (ou principe de parcimonie, principe d’économie) est une règle de méthode qui recommande de ne pas introduire plus d’hypothèses, d’entités ou de causes qu’il n’est nécessaire pour expliquer un phénomène. Il porte le nom du théologien franciscain Guillaume d’Ockham (vers 1285-1347), qui l’a utilisé de manière systématique. L’image du rasoir signifie qu’on « rase », qu’on élimine les suppositions superflues.
Les formulations
| Formulation | Source |
|---|---|
| Pluralitas non est ponenda sine necessitate (« la pluralité ne doit pas être posée sans nécessité ») | Ockham, Commentaire des Sentences |
| Frustra fit per plura quod potest fieri per pauciora (« c’est en vain qu’on fait avec plus ce qui peut être fait avec moins ») | Ockham, Somme de logique |
| Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem (« les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire ») | Formule tardive, attribuée à Ockham ; on la rattache au commentateur John Punch (1639) |
| « Nous ne devons admettre pas plus de causes des choses naturelles que celles qui sont vraies et suffisent à expliquer leurs phénomènes » | Newton, Principia, première règle pour philosopher (1687) |
La formule la plus connue n’apparaît donc pas dans l’œuvre d’Ockham, même si elle résume fidèlement sa pratique. L’expression « rasoir d’Ockham » elle-même date du XIXe siècle (on la trouve chez le philosophe écossais William Hamilton).
Une idée plus ancienne qu’Ockham
Ockham n’a pas inventé le principe. Aristote écrit déjà dans les Seconds Analytiques que la démonstration qui part de moins de postulats est supérieure, et la nature « ne fait rien en vain ». Ptolémée, Robert Grosseteste, Thomas d’Aquin ou Duns Scot l’emploient avant lui. Mais Ockham l’applique avec une telle constance, contre les entités multipliées par la scolastique (universaux réels, formes, espèces intelligibles), que la tradition lui en a attribué la paternité.
Exemples d’application
En science
- Astronomie : le système de Copernic, puis celui de Kepler, l’ont emporté sur celui de Ptolémée en partie parce qu’ils rendaient compte des mouvements des planètes sans multiplier les épicycles.
- Physique : au début du XXe siècle, la relativité restreinte d’Einstein se passe de l’éther lumineux, hypothèse devenue inutile.
- Médecine : principe de diagnostic selon lequel il faut d’abord chercher une cause unique expliquant tous les symptômes plutôt que plusieurs maladies simultanées. Un adage dit aux étudiants : « quand vous entendez des sabots, pensez à des chevaux, pas à des zèbres ».
Dans la vie quotidienne
Votre voiture ne démarre pas un matin d’hiver. Hypothèse A : la batterie est déchargée par le froid. Hypothèse B : un voisin jaloux a saboté le moteur pendant la nuit sans laisser de trace. Les deux expliquent la panne, mais B suppose beaucoup plus d’éléments non vérifiés. Le rasoir conseille de commencer par A.
Contre les théories du complot
Le rasoir est un outil de pensée critique : une théorie du complot suppose souvent des milliers de personnes complices gardant parfaitement un secret, là où une explication ordinaire suffit.
Ce que le rasoir ne dit pas
Le principe est souvent mal compris. Il faut garder en tête ses limites :
- Il ne dit pas que la nature est simple : c’est une règle de méthode, pas une thèse sur le monde.
- Il ne dit pas que l’explication la plus simple est vraie : il indique laquelle examiner d’abord, ou laquelle préférer à pouvoir explicatif égal.
- Il ne s’applique qu’entre théories équivalentes : si une théorie plus complexe explique plus de faits ou fait de meilleures prédictions, elle doit être préférée. La mécanique quantique est plus complexe que la physique classique, mais elle explique des phénomènes que celle-ci ne peut expliquer.
- « Simple » est ambigu : moins d’entités ? moins de paramètres ? moins d’hypothèses ad hoc ? Les philosophes des sciences en discutent encore.
Rasoir d’Ockham et épistémologie
Le principe de parcimonie est lié à d’autres critères de choix entre théories : la falsifiabilité de Popper, qui note qu’une théorie simple est souvent plus facile à tester ; la cohérence ; le pouvoir prédictif. En statistiques et en apprentissage automatique, il prend la forme de la lutte contre le surapprentissage : un modèle trop complexe colle aux données existantes mais prédit mal les nouvelles. Voir aussi épistémologie et méthode scientifique.
D’autres « rasoirs »
Le succès de l’expression a inspiré d’autres maximes :
- Rasoir de Hanlon : ne jamais attribuer à la malveillance ce qui s’explique adéquatement par la bêtise (ou l’erreur).
- Rasoir de Hitchens : ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve.
- Anti-rasoir : le philosophe Walter Chatton, contemporain d’Ockham, répondait que s’il faut plus d’entités pour expliquer une vérité, il faut les poser.
Questions fréquentes
Le rasoir d’Ockham dit-il que l’explication la plus simple est toujours la bonne ?
Non. Il dit qu’à pouvoir explicatif égal, il faut préférer l’explication la plus économe en hypothèses. Une explication plus complexe qui rend mieux compte des faits doit l’emporter.
Pourquoi parle-t-on de « rasoir » ?
Parce que le principe sert à couper, à éliminer, les hypothèses inutiles, comme un rasoir coupe ce qui dépasse.
Guillaume d’Ockham a-t-il écrit « les entités ne doivent pas être multipliées sans nécessité » ?
Pas sous cette forme. Ses formulations sont proches (« la pluralité ne doit pas être posée sans nécessité »), mais la phrase la plus célèbre est plus tardive.