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Sciences · Biologie

Le bactériophage

Un bactériophage, ou phage, est un virus qui infecte exclusivement les bactéries : il injecte son génome, détourne la cellule pour se multiplier et la fait souvent éclater.

Mis à jour le 4 min de lecture

Les bactériophages sont les entités biologiques les plus nombreuses de la planète : on estime leur nombre à environ 10^31, soit plus que toutes les bactéries réunies. Un millilitre d’eau de mer en contient couramment des dizaines de millions. Ils tuent chaque jour une part importante des bactéries océaniques et sont inoffensifs pour les cellules humaines, animales et végétales. Leur étude a fondé la biologie moléculaire, et leur usage médical connaît un regain face à la résistance aux antibiotiques.

Découverte

En 1915, le Britannique Frederick Twort décrit un agent capable de détruire des colonies bactériennes. En 1917, le Franco-Canadien Félix d’Hérelle, à l’Institut Pasteur de Paris, l’isole indépendamment à partir de selles de soldats atteints de dysenterie, lui donne le nom de « bactériophage » et comprend qu’il s’agit d’un virus. Il est aussi le premier à les utiliser pour soigner des patients, dès 1919.

Structure d’un phage

Le phage le plus connu, le T4, qui infecte Escherichia coli, ressemble à un module lunaire miniature d’environ 0,2 micromètre :

PartieRôle
Tête (capside)Coque de protéines icosaédrique contenant l'ADN
QueueTube creux contractile, par lequel l’ADN est injecté
Plaque basale et fibres caudalesReconnaissent les récepteurs à la surface de la bactérie et s’y fixent

Tous les phages n’ont pas cette forme : il en existe des filamenteux, des sphériques sans queue, à ADN ou à ARN.

Deux cycles de vie

Le cycle lytique

  1. Fixation : les fibres de la queue reconnaissent une molécule précise de la paroi bactérienne ; c’est ce qui rend chaque phage très spécifique.
  2. Injection : la queue se contracte et l’ADN viral pénètre dans la bactérie ; la capside reste dehors.
  3. Réplication : le génome du phage prend le contrôle de la machinerie de la cellule, qui fabrique des copies d’ADN et des protéines virales.
  4. Assemblage : de nouveaux phages sont montés.
  5. Lyse : une enzyme (l’endolysine) perce la paroi ; la bactérie éclate et libère de quelques dizaines à plusieurs centaines de phages. Pour T4, le cycle dure environ une demi-heure.

Le cycle lysogénique

Les phages dits tempérés, comme le phage lambda, peuvent aussi intégrer leur ADN dans le chromosome bactérien. Ce « prophage » est alors copié silencieusement à chaque division. Un stress (rayons UV, agression chimique) peut le réveiller et déclencher un cycle lytique.

LytiqueLysogénique
Sort de la bactérieDétruiteSurvit et se divise
ADN du phageReste séparéIntégré au chromosome
Production de virusImmédiateDifférée
Phages concernésVirulents et tempérésTempérés seulement

Certains prophages apportent des gènes de toxines : la toxine du choléra et celle de la diphtérie sont codées par des phages intégrés dans les bactéries responsables.

Le rôle des phages dans la nature

  • Régulation des populations bactériennes, en particulier dans les océans, où la lyse libère de la matière organique utilisée par d’autres micro-organismes (on parle de « shunt viral »).
  • Transfert de gènes entre bactéries (transduction), l’un des moteurs de l’évolution bactérienne.
  • Course aux armements : les bactéries se défendent, notamment par le système CRISPR, qui garde en mémoire des fragments d’ADN de phages pour les reconnaître et les découper. C’est ce mécanisme qui a été détourné pour créer l’outil d’édition génétique CRISPR-Cas9.

Des outils fondateurs pour la biologie

AnnéeApport des phages
1952Expérience de Hershey et Chase : c’est l’ADN, et non les protéines, qui porte l’information génétique
1961Travaux de Crick et Brenner sur T4 : le code génétique est lu par triplets
Années 1960Jacob, Lwoff et Monod (Nobel 1965) comprennent la régulation des gènes, en partie grâce au phage lambda
1970Découverte des enzymes de restriction, défenses antiphages, outils du génie génétique
1985Phage display : technique de sélection d’anticorps (Nobel de chimie 2018 pour George Smith et Gregory Winter)

La phagothérapie

Soigner une infection avec des phages a été pratiqué dès les années 1920, puis abandonné en Occident au profit des antibiotiques après 1945. L’Union soviétique, notamment la Géorgie avec l’Institut Eliava de Tbilissi fondé en 1923 avec la participation de d’Hérelle, a poursuivi cette pratique.

Face à l’antibiorésistance, la phagothérapie revient dans les hôpitaux occidentaux, pour l’instant dans un cadre dérogatoire ou d’essais cliniques. Ses atouts : une grande spécificité (le microbiote est épargné), une efficacité sur des bactéries multirésistantes, une multiplication sur le site de l’infection. Ses limites : il faut trouver le phage adapté à chaque souche, les bactéries peuvent aussi devenir résistantes, et le cadre réglementaire reste à construire.

Questions fréquentes

Les phages sont-ils dangereux pour l’homme ?

Non, ils ne peuvent pas infecter nos cellules, faute de reconnaître leurs récepteurs. Notre intestin en héberge des milliards, qui font partie du microbiote intestinal.

Un phage peut-il tuer n’importe quelle bactérie ?

Non. La plupart des phages n’infectent qu’une espèce, voire quelques souches d’une même espèce. Cette spécificité est un atout médical mais oblige à constituer de grandes collections de phages.

Les bactériophages sont-ils vivants ?

Comme tous les virus, ils sont à la frontière du vivant : ils ont un génome et évoluent, mais n’ont aucun métabolisme et ne se multiplient qu’à l’intérieur d’une cellule.

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