Numérique · Intelligence artificielle
Test de Turing
Le test de Turing (1950) fait converser par écrit un juge avec une machine et un humain : si le juge ne les distingue pas de façon fiable, la machine a réussi le test.
Mis à jour le 4 min de lecture
En 1950, le mathématicien britannique Alan Turing publie dans la revue Mind l’article « Computing Machinery and Intelligence ». Il y pose la question « Les machines peuvent-elles penser ? », la juge trop vague pour être discutée, et propose de la remplacer par une épreuve concrète : le jeu de l’imitation. C’est ce que l’on appelle depuis le test de Turing, l’une des idées fondatrices de l'intelligence artificielle.
Le principe du jeu de l’imitation
- Trois participants : un interrogateur, un humain et une machine, dans des pièces séparées.
- Les échanges se font uniquement par écrit, pour que la voix ou l’apparence ne trahissent rien.
- L’interrogateur pose les questions qu’il veut ; la machine cherche à passer pour l’humain, l’humain cherche à aider l’interrogateur.
- À la fin, l’interrogateur désigne qui est la machine.
Turing faisait une prédiction prudente : vers l’an 2000, une machine dotée d’une mémoire d’environ 10⁹ bits jouerait si bien qu’un interrogateur moyen n’aurait pas plus de 70 % de chances de l’identifier correctement après cinq minutes de questions.
L’intérêt du test est de remplacer une question philosophique insoluble (qu’est-ce que penser ?) par un critère comportemental observable.
Les objections examinées par Turing
Dans son article, Turing répond déjà à plusieurs objections, notamment :
- l’objection théologique (la pensée serait une fonction de l’âme) ;
- l’argument de la conscience : une machine n’éprouverait rien ; Turing répond qu’on ne connaît pas non plus directement la conscience des autres humains ;
- l’objection de Lady Lovelace : une machine ne fait que ce qu’on lui a dit de faire ; Turing envisage déjà des « machines qui apprennent », comme un enfant que l’on éduque.
Les tentatives célèbres
| Date | Programme ou événement | Ce qu’il montre |
|---|---|---|
| 1966 | ELIZA (Joseph Weizenbaum, MIT) | Un programme très simple, qui reformule les phrases comme un psychothérapeute, suffit à donner l’illusion d’être compris |
| 1972 | PARRY (Kenneth Colby) | Simule un patient paranoïaque ; des psychiatres peinent à le distinguer de vrais patients sur des transcriptions |
| 1991-2019 | Prix Loebner | Concours annuel inspiré du test ; les programmes y gagnent surtout par des ruses de conversation |
| 2014 | Eugene Goostman | Se présente comme un adolescent ukrainien de 13 ans ; convainc un tiers des juges en cinq minutes, résultat très contesté |
| 2025 | Expériences avec des grands modèles de langage | Des chercheurs de l’université de Californie à San Diego rapportent que, dans un protocole à trois sur cinq minutes, un modèle récent a été jugé humain plus souvent que les vrais humains |
L’effet observé avec ELIZA — attribuer de la compréhension à un programme qui n’en a pas — porte désormais son nom : l'effet ELIZA.
Les critiques du test
La chambre chinoise (Searle, 1980)
Le philosophe John Searle imagine une personne enfermée dans une pièce, qui ne parle pas chinois mais dispose d’un manuel de règles pour répondre à des messages en chinois. De l’extérieur, ses réponses sont parfaites ; pourtant elle ne comprend rien. Conclusion de Searle : manipuler des symboles selon des règles (ce que fait un programme) ne suffit pas à comprendre. Réussir le test de Turing ne prouverait donc pas l’existence d’un esprit. Cet argument nourrit le débat sur l’IA « forte » et la conscience.
Les autres critiques
- Le test mesure l’imitation, pas l’intelligence : une machine peut tromper par des ruses (fautes volontaires, humour, esquives) ; un humain peu bavard peut être pris pour une machine.
- Il est anthropocentrique : une intelligence très différente de la nôtre échouerait.
- Il dépend du juge : de sa durée d’interrogation, de son expertise, de sa connaissance des IA.
- Il ne dit rien des capacités utiles : raisonner juste, ne pas inventer de faits, agir dans le monde.
Le test de Turing aujourd’hui
Avec les grands modèles de langage, tenir une conversation écrite crédible de quelques minutes n’est plus un obstacle. La communauté scientifique en tire surtout une leçon : le test de Turing n’est ni une preuve d’intelligence générale ni une preuve de conscience. Les chercheurs évaluent désormais les systèmes par des batteries de tests spécialisés (raisonnement, mathématiques, programmation, connaissances expertes), eux-mêmes vite saturés et critiqués.
Le test reste toutefois d’actualité sous une autre forme : savoir si l’on parle à une machine est devenu un enjeu pratique. Le règlement européen sur l’IA impose ainsi d’informer les personnes qu’elles interagissent avec un système d’IA.
Le CAPTCHA, un test de Turing inversé
Le CAPTCHA (Completely Automated Public Turing test to tell Computers and Humans Apart) est un test de Turing inversé : c’est une machine qui cherche à vérifier qu’elle a affaire à un humain (lettres déformées, images à sélectionner, analyse du comportement). Les progrès de l’IA obligent à les faire évoluer sans cesse.
Questions fréquentes
Une IA a-t-elle déjà réussi le test de Turing ?
Selon des expériences publiées en 2025, des grands modèles de langage ont été jugés humains aussi souvent ou plus souvent que de vrais participants lors de conversations écrites de quelques minutes. Il n’existe toutefois pas de protocole officiel unique, et la portée de ces résultats est discutée.
Réussir le test de Turing signifie-t-il qu’une machine pense ?
Non, selon la plupart des chercheurs et philosophes. Le test mesure la capacité à imiter une conversation humaine, pas la compréhension ni la conscience (argument de la chambre chinoise).
Qui était Alan Turing ?
Un mathématicien britannique (1912-1954), auteur de la machine de Turing (1936), fondement théorique de l’informatique, et figure centrale du déchiffrement des codes allemands à Bletchley Park pendant la Seconde Guerre mondiale. Voir l'histoire de l’informatique.
Pourquoi le test se fait-il par écrit ?
Pour que seul le contenu de la conversation compte : la voix, l’apparence ou le temps de réaction ne doivent pas permettre d’identifier la machine.